5. L’Initiation

« …on dit que l’Eglise Atlante a été créée en 1973 mais en realité, elle existe depuis toujours.

Des documents deposés à la Bibliothèque nationale prouve que son existence remonte à des siècles avant notre ère… »

Psst. Tu t’appelles comment ?

– Joliette.

– Joliette ? C’est un joli prénom, ça. Très original. Moi c’est Ivan. Avec un I devant.

La voisine d’Ivan souria doucement et détourna sa tête pour suivre le cours.

« …mais les Grands Anciens savaient que la race humaine avait besoin d’évoluer et ils ont préféré nous cacher, jusqu’ici, le secret de l’immortalité. Mêmes les premiers descendants des Septantes étaient mortels.

Lorsque leurs vies d’humains auraient du normalement se terminer, les Sept Fondateurs sont partis en exode avec quelques fidèles, ils ont installé la base satellitaire dans une montagne et continuent à y vivre depuis, pour développer leurs technologies et observer le comportement des humains.

Chaque humain baptisé par le Prophète doit lui offrir un cheveu qui est transmis aux Grands Anciens par les descendants de leurs premiers fidèles.

L’ADN du cheveu est alors extrait scientifiquemment et permet aux Fondateurs d’observer chacun d’entre nous pour juger de nos progrès et de notre capacité à intégrer le Grand Projet.

C’est ainsi que, à chaque fois que vous… »

– Je ne t’ai jamais vu à l’Eglise encore.

– Non, je viens juste de revenir d’une longue période d’absence

Tu es partie à l’étranger ?

– Non, je reviens du CRF.

– Ah, d’accord.

Ivan avait pris l’air compréhensif mais en realité il ne savait rien du « Centre de Redressement de la Foi ».

Il avait juste vaguement compris que c’était là qu’on allait quand « on était méchant ».

« …allons, frères et sœurs atlantes, il est temps de leur témoigner notre respect. »

Tout le monde se leva pour réciter « l’Ode aux Fondateurs » et Ivan bougea les lèvres au bon moment, incapable qu’il était de retenir cette psalmodie en sept langues.

Joliette, qui connaissait les paroles par cœur, déclamait avec emphase.

Mais ses yeux contredisaient son enthousiasme

Il connaissait cette expression. Quand il était enfant il avait un chien, Octave, qui avait de sérieux problèmes de discipline et adorait, notamment, déchiqueter tout ce qui lui passait sous les dents. Ce qui avait le don d’exaspérer son père, partisan d’une éducation canine stricte.

Après chaque rouste, Octave avait le même regard que celui de Joliette aujourd’hui.

Un regard de crainte. Et de soumission.

Depuis quelques jours, Hélène percevait un changement dans son environnement.

Les immeubles, les voitures, les objets avaient pris une couleur plus sombre alors que les humains était devenus plus lumineux, plus visibles. Ce qui créait un contraste étrange.

Alors qu’elle allait, à pied, vers le siège du journal l’Avenir, elle sentit ses jambes flageoler un peu et dû s’asseoir sur un vieux banc, entièrement redécoré par les pigeons.

Elle regarda les gens passer devant elle.

Ils lui paraissaient fragiles, perdus dans l’immensité de l’univers.

Il étaient tous entourés de la couleur dorée qu’elle avait vu pour la première fois autour de Miro, le jour de son baptême. Mais les couleurs, les formes et l’intensité des auras n’étaient pas les mêmes selon les gens.

Elle comprit qu’elle était passée à un état de conscience supérieure et elle se sentit heureuse. Heureuse comme pour la première fois.

Pourtant ces derniers jours avaient été assez durs.

Elle passa la main sur son cou pour regarder une nouvelle fois son pendentif. Sur la clé était gravée un labyrinthe, au milieu duquel se trouvait un cercle plus clair. Dans ce cercle, était gravé un numéro qui correspondait à son niveau.

Ce chiffre était un 2.

 

Yvonne n’était jamais trop à l’aise lorsqu’elle devait faire passer aux « Niveau 1 » les exercices d’élévation..

C’était un test difficile. Et de loin le plus long de tous.

Pendant trois jours d’affilée, elle s’occupait de 7 fidèles, leur faisant alterner des cours, des tâches inutiles, des périodes de sommeil (qu’elle était chargée d’interrompre bruyamment) et des exercices verbaux et corporels.

Comme pour les « Niveau 1 » ces trois jours étaient physiquement éprouvants pour elle.

Richard lui avait conseillé de décaler les phases pour ses 7 adeptes mais Yvonne n’arrivait pas à tout gérer en même temps.

Elle avait donc regroupé ses ouailles dans un planning commun :

06h20-08h20 : COURS : Histoire Atlante

08h20-11h20 : EXERCICES ALTERNÉS (par tranches de 10 minutes)

11h00-11h10 : SOMMEIL

11h10-13h10 : COURS : Marketing direct

13h10-16h10 : EXERCICES ALTERNÉS (par tranche de 10 minutes)

16h10-17h00 : Médiation Atlante

17h00-17h10 : SOMMEIL

17h10-19h10 : COURS : Développement personnel et psychologie

etc.

Au cours de ces trois jours, aucune pause n’était prévue, un repas était servi pendant la nuit et les adeptes ne pouvaient dormir que 10 minutes toutes les six heures.

Son bip la sortit de son agenda, c’était l’heure des exercices verbaux et corporels.

 

Jacques Neuville notait chaque jour d’un trait de craie blanche sur le mur de sa cellule.

Il lui restait à peine un mois avant de sortir de la Prison de la Santé, et il avait encore beaucoup de choses à étudier avant de partir.

Il avait hâte de sortir, bien sûr, mais il s’amusait plutôt bien depuis qu’il était en prison. Son avocat commis d’office lui avait assuré qu’il avait eu du bol.

« Vous prenez le minimum, vous savez, 3 ans… ça passe vite. En général la banqueroute frauduleuse c’est 5 ans et puis ils n’ont pas retenu l’accusation de faux et usage de faux ».

Les premiers temps avaient été durs mais, depuis, il appréciait chaque minute de ce « nécessaire exil ».

Plusieurs détenus étaient désormais sous sa coupe et il était devenu l’organisateur des « bizuthages » des petits nouveaux.

A force de menacer et de terroriser les gardiens de prison, une partie d’entre eux s’inquiétait de son confort.

Il aimait bien, aussi, développer des correspondances avec des visiteurs bénévoles qu’il finissait par rencontrer (sans témoins) pour leur raconter des horreurs, les harceler sexuellement ou tout simplement pour les insulter.

Mais ce qu’il avait aimé par dessus tout c’était les visites du Père Guyard. Tous les jeudis.

Tout d’abord pressé de se débarasser du « cureton », Jacques avait commencé par lui raconter des messes noires et des orgies sado-masochistes, toutes imaginaires, mais, c’est à son regard lorsqu’il l’avait traité de « Sale pédé » qu’il avait compris la conduite qu’il lui faudrait désormais tenir.

Lors de sa seconde visite, Jacques s’était alors excusé et s’était montré charmant.

Et avait profité ensuite de chaque entretien pour tourner le couteau dans la plaie. Il alternait gentillesse et cruauté au cours de leurs discussions tout en s’arrangeant pour que le curé le désire à la folie, à l’aide de procédés simples allant de la chemise ouverte à la nudité à peine dissimulée. Il se montra tour à tour mieilleux, glacial, admiratif ou accusateur.

Depuis, le Père Guyard n’avait raté aucun de leurs rendez-vous.

Jusqu’à son suicide il y a six mois.

 

« …Allez jusqu’au mur. Merci.

Revenez vers moi. Merci.

Levez la main droite. Merci.

Retournez vers la porte. Merci.

Ouvrez la. Merci. Fermez la. Merci.

Revenez vers moi. Merci… »

Les dix minutes touchaient à leur fin. Yvonne n’en pouvait plus.

Elle indiqua à ses élèves qu’ils allaient retourner dans la cour pour déplacer des gravillons.

« Et un par un. Ne désobéissez pas, cette fois. Un par un. »

A l’aube du troisième jour ses forces étaient épuisées.

Elle s’endormit sur le bureau.

 

Hélene Duteil se sentait de plus en plus étangère à son travail..

Elle n’arrivait plus du tout à se concentrer, faisait répeter presque chaque phrase à ses interlocuteurs et passait des heures dans son bureau à regarder le mur.

Ses nuits étaient aussi pénibles qu’elles étaient courtes, des cernes se creusaient sous ses yeux et le moindre claquement de porte lui déchirait le ventre.

Ses crises d’angoisses, disparues depuis la fin de son adolescence, se manifestaient de nouveau, n’importe quand, et de préférence en public.

Yvonne l’avait rassurée à ce sujet en lui expliquant que tous ces symptômes réapparaissaient pour qu’elle les combatte et que le travail qu’elle faisait enfin sur elle même l’obligerait à regarder ses angoisses et ses névroses en face, les unes après les autres.

C’était le seul moyen pour devenir lucide.

Elle n’avait toujours pas trouvé le sujet de son éditorial du lendemain et commençait machinalement à regarder des sites francophones sur Internet pour en piocher un chez des collègues canadiens ou africains.

Son téléphone portable l’interrompit dans ses intentions plagiaires et elle décrocha. C’était sa mère.

Le temps de formuler le plus distinctement possible quelques phrases obligatoires – Non, elle ne viendrait pas déjeuner dimanche, oui elle avait mieux à faire et non, elle n’avait pas de grandes nouvelles à leur annoncer si ce n’est qu’elle travaillait beaucoup et oui elle allait toujours à ses cours du soir – elle se remit à son plagiat pour avoir le temps de se préparer pour sa soirée.

« Mais avant je dois impérativement parler au jeune Ivan. »

Non Ivan, je suis desolée mais je ne peux pas aller au cinéma avec toi, je n’en ai pas encore le droit

Allons, Joliette, tu dois bien vivre, tu ne peux pas prendre pour argent comptant toutes leurs conneries.

Le regard qu’elle lui lança à ce moment-là ne ressemblait pas du tout à celui de son chien Octave, il n’eût pas besoin de mots pour comprendre que c’était foutu et pour de bon.

« Pfft, de toutes façons elle était trop maigre ».

 

Hélène était excitée comme une petite fille lorsqu’elle descendit du taxi en essayant de ne pas froisser son chemisier tout neuf.

Elle s’avança dans le couloir vitré pour accéder à l’aile Sud de l’Eglise, celle occupée par le Prophète.

Ce serait son premier cours avec lui et elle n’avait toujours aucune idée du sujet qu’il aborderait ce soir.

Au milieu de la partie sud du couloir, une grande porte de bois massif donnait accès aux appartements de Miro.

Elle inspira profondément avant de frapper sept coups à la porte et d’annoncer son nom.

Lorsque la porte s’ouvrit, Hélène se figea sur place, tetanisée par la surprise.

Dans la salle, une centaine de personnes, nues, se glissaient les unes sur les autres en gémissant de plaisir. Au milieu, Miro entièrement nu, pelotait une jeune fille tout en embrassant à pleine bouche une femme plus agée, le bas de son ventre caché par la tête d’un jeune homme, qui était passé niveau 2 en même temps qu’elle.

Il lui fallut plusieurs secondes avant de formuler intérieurement ce que ses yeux lui montraient.

« Une partouze ! Ce n’est pas un cours, c’est une partouze ! »

 

– *** –

 

6. La Foi

Bonjour, je cherche à rencontrer M. Picard.

Quel est votre nom ?

– Ivan Lubin.

– Hé bien M. Lubin, suivez les hurlements les plus grossiers que vous entendrez et vous serez devant le patron.

– Je vous remercie.

Un peu surpris, au départ, par cette entrée en matière, Ivan suivit les conseils de l’hôtesse d’accueil (rien à signaler, la quarantaine sans éclat) et s’était retrouvé devant un petit bonhomme un peu grassouillet avec un air plutôt sympathique.

Cependant, lorsqu’il aborda l’objet de sa visite, il ne lui trouva plus tellement l’air sympathique et se vit rapidemment dans l’obligation de « dégager sa petite gueule de merdeux» afin d’éviter que le patron du journal l’Avenir ne le raccompagne « à grands coups de pompes dans le cul ».

En marchant vers la station de métro, Ivan, assez amusé par la teneur de l’entretien, essayait d’imaginer comment il pourrait trouver des mots joyeux ou même simplement légers pour expliquer à « cette petite allumeuse » qu’elle était virée et qu’elle « ne bosserait plus jamais nulle part ». Elle était devenue tellement fragile.

Et puis, il ne mettait plus les pieds à l’Eglise Atlante.

Au début, les bons conseils de Richard, les cours ou les discussions spirituelles, l’avaient fait mûrir et l’avaient aidé à se débarrasser de la pression qu’exerçaient sur lui les attentes de ses parents.

Mais, au fur et à mesure de son implication dans « l’église » la pression était revenue.

Ce n’était plus les attentes de ses parents qu’Ivan devait gérer mais celles des « Grands Anciens ». Et ses attentes là étaient exhorbitantes.

En côtoyant des Evèques ou des Guides, Ivan avait pu comprendre, en partie, comment l’organisation arrivait à ce que des centaines de gens tentent pourtant de les satisfaire.

Tout d’abord en considérant qu’une personne pousse la porte de l’Eglise à cause d’un échec, puis en lui faisant comprendre qu’elle ne peut plus s’en sortir seule et qu’elle a la chance d’avoir des « professionnels » prêts à l’aider de façon scientifique et donc objective.

Il suffit ensuite de lui témoigner une affection sans limites, jusqu’au jour où, par son intégration ou par des punitions, le nouvel adepte ne ressente plus cet amour inconditionnel et tente, par tous les moyens de le récupérer.

Le biais de l’argent était utile aussi, dans les deux sens, évidemment. Car un nouvel adepte qui investit des mois de salaires « dans son propre intérêt » s’attend à des résultats et ne se voit pas partir sans les avoir obtenus.

Et l’Eglise avait toujours besoin d’argent.

Enfin, et c’était probablement le plus étonnant, par des phénomènes paraissant surnaturels qui plongaient l’adepte dans une foi finissant par le dépasser.

En répétant la même phrase, en restant dans la même position, en exécutant des tâches inutiles pendant des heures d’affilées, la libération que représente la fin de l’exercice s’accompagne souvent d’un sentiment de bonheur exceptionnel et, parfois, à des flashs qui ressemblent à ceux habituellement obtenus par l’usage de drogues dures.

D’une certaine façon, il s’agissait de l’histoire du fou qui se tape la tête contre le mur parce que « ça fait tellement de bien quand ça s’arrête ».

A ceci près que la blague n’avait, en fait, rien de drôle.

Avant d’entrer dans la station de métro, Ivan se décida à faire ce qu’il n’arrivait pas à envisager depuis l’appel d’Hélène.

Il sortit son portable de la poche de sa veste, composa un numéro, attendit qu’une voix lui réponde et annonça :

« Bonjour Richard, je crois que je suis prêt à passer le niveau 2 »

« Quelque soit le niveau que vous ayiez attient, n’oubliez pas qu’au-dessus de vous il y aura toujours quelqu’un.

Ainsi, soyez extrêmement humble dans l’Eglise Atlante, mais n’ayez pas peur d’être orgueilleux à l’extérieur de celle-ci. Car vous faites partie de la crème de l’humanité… »

Dans l’aile sud du 7 de la rue Pierre-Desproges, la Princesse Phédra, assise à son bureau en bois d’ébène, suivait attentivement le cours d’Histoire de l’Atlantide.

Le cours d’aujourd’hui portait sur les différents niveaux de l’Eglise Atlante et la façon de passer de l’un à l’autre.

Le niveau 1 était obtenu par le « Test de Loyauté ». Ce test consistait à faire croire aux nouveaux adeptes que leurs Guides étaient des membres d’une conspiration visant à faire tomber le Prophète.

Ayant pu croire un instant que c’était exact, les néo-atlantes étaient alors preparés aux phrases du type « Miro est un imposteur, un escroc », « Ton église est une secte » etc. Après avoir douté, ils comprenaient les doutes de leurs semblables et pouvaient les aider à comprendre.

Le niveau 2 était obtenu par les « Exercices d’Elevation » de 3 jours.

Le niveau 3, celui des Guides, était obtenu comme un diplôme, avec des épreuves écrites et orales sur l’Histoire Atlante, le marketing direct et la psychologie humaine et animale.

Le niveau 4, celui des Sages Atlantes permettait l’enseignement dans les Ecoles Atlantes et la formation des Guides. C’était aussi le niveau où les plus jolies filles pouvaient poser leur candidature comme Sylphides et donner ainsi une descendance au Prophète.

Le niveau 5, celui des Evèques, était le premier où des responsabilités nationales ou internationales pouvaient être accordées. Les niveaux 5 pouvaient même fonder et gérer des Eglises.

Le niveau 6 était celui des prophètes, Miro étant le 666ème et dernier d’entre eux.

« Et si ce nombre a toujours fait peur aux catholiques ce n’est pas un hasard. De ce nombre viendra leur perte car c’est celui du Prophète qui les démasquera et ruinera leur église »..

Le niveau 7 était celui des Septantes, les premières mères de la civilisation actuelle.

Le niveau 8, celui des Grands Anciens.

Le niveau 9, enfin, serait celui que les néo-atlantes et les Grands Anciens auraient la possibilité de créer après l’achèvement du Grand Projet. C’était également le niveau auquel on accéderait, de nouveau, à l’immortalité.

La Princesse Phédra était passée niveau 3, par décision unilatérale du Prophète et travaillait ses cours pour passer son oral de fin de niveau.

Elle s’était installée à l’Eglise et n’en sortait plus jamais.

Son but était de passer niveau 4 afin de prendre la tête de l’ordre des Sylphides pour gérer efficacement la descendance de Miro.

La cloche sonna la fin du cours et la plupart des élèves rangèrent, sans hâte, leurs affaires pour rentrer chez eux.

Elle ne bougea pas. Son regard restait fixé sur le Prophète, dans une expression d’adoration et de sousmission totale.

Il la regarda à son tour, lui sourit, s’approcha d’elle, lui prit la main et lui dit :

– Je suis fier de toi, tu es ma meilleure élève.

Il lui passa une main dans le cou, l’autre sur les fesses et l’embrassa fougueusement.

 

Dans les couloir du Centre de Redressement de la Foi, Yvonne commençait presque à se sentir chez elle. Au point qu’elle ne se souvenait que vaguement la vie qu’elle avait menée auparavant.

Rien n’était agréable ici, pourtant.

Elle devait travailler dix heures par jour à des tâches sans intérêt.

Les premiers jours elle avait fait le ménage, les repas des Guides, du jardinage et des travaux de bricolage.

Puis, brusquement, on lui avait intimé l’ordre de passer ses journées à l’atelier de reliure, où elle participait, à la « réalisation dans la sphère matérielle » des livres du Prophète.

Après ses dix heures de corvées, qu’elle effectuait sans avoir le droit de prononcer un mot, elle suivait des cours de rattrapage, appelés « Réhabilitation de la Foi ».

Les cinq heures quotidiennes passées à ce cours lui paraissaient physiquement insupportables mais la honte terrible qui lui rongeait le cœur ne passait toujours pas.

Alors elle s’accrochait.

Depuis deux semaines qu’elle était au CRF, Yvonne n’avait jamais eu le droit de se déplacer autrement qu’en courant, elle disposait de 30 minutes par jour pour se nourrir des restes des repas des Guides et avait droit à 30 secondes de douche quotidienne.

Son embonpoint naturel avait presque disparu mais les habits qu’elle devait porter (des salopettes de travail recupérées par ses compagnons dans les poubelles des chantiers) ne mettait pas ses nouvelles formes en valeur.

Elle n’en avait cure. Son seul objectif était de regagner la confiance de ses pairs.

En regagnant le dortoir du grenier où elle retrouvait tous les soirs ses camarades en quête de rédemption, elle tombait de fatigue sur un vieux matelas dont l’odeur de moisi ne la troublait même plus et dormait d’un sommeil sans rêves.

Elle était tellement reconnaissante au Prophète de la conserver dans son église malgré sa terrible erreur qu’elle signerait, sans un seul doute, la Déclaration de Foi qu’on lui présenterait sous peu.

Comme tous les « redressés », elle attesterait qu’elle avait séjourné au CRF de son plein gré et qu’elle y avait été particulièrement heureuse et comblée.

Elle ne contesterait plus jamais la parole d’un supérieur ni ne s’endormirait au cours d’un exercice qu’elle aurait à diriger.

« L’humanité doit de nouveau disparaître pour laisser la place à une race supérieure.

Je ne te souhaite pas de mal, Papa, mais si tu ne peux pas comprendre le destin de l’humanité, tu disparaîtras à ton tour.»

Le sénateur Louis de Gonzagues lisait pour la troisième fois cette phrase sybilline, et lourde de menaces, lorsque son téléphone sonna.

C’était Miro.

Vous avez reçu le courrier de votre fille, sénateur ?

Oui. A l’instant. Que me voulez vous ?

Vous le savez, je crois. Et vous savez aussi que je ne plaisante pas.

Ce n’est pas si simple, je n’ai pas le pouvoir que vous croyez.

Vous, le futur président du Sénat, n’êtes même pas en mesure de choisir un dirigeant d’une grande entreprise ? Vous vous foutez de moi ?

Je fais de mon mieux, croyez moi.

Vous pensez que si vous receviez un des doigts de votre fille, vous seriez plus coopérant ?

Arrêtez, Miro, c’est inutile d’en arriver là. Vous aurez ce que vous voulez, j’ai juste besoin d’un peu de temps.

Oh, moi, du temps, j’en ai. Mais vous jouez avec la santé mentale de votre fille. Si vous l’entendiez parler de la création de l’humanité, vous seriez surpris.

Miro éclata d’un rire franc et sonore.

Dans la chambre du Prophète, la Princesse Phédra fut réveillée par le rire tonitruant qui venait d’éclater dans la pièce voisine.

Elle se leva et s’enroula dans le drap pour aller rejoindre rejoindre Miro dans son bureau.

Celui-ci venait de raccrocher et semblait très content de l’entretien qu’il venait d’avoir.

Ils se regardèrent, se sourirent, et se serrèrent l’un contre l’autre.

J’ai passé une nuit merveilleuse, Princesse, dit-il, tu étais insatiable.

Elle rougit un peu, encore peu habituée à parler aussi ouvertement de sa sexualité

C’est un compliment que je te fais, Hélène Duteil de Gonzagues, pas un reproche.

Ne m’appelle plus comme ça s’il te plaît, je n’ai plus rien à voir avec cette personne.

– *** –

7. La Porte

Ivan Lubin ?

Oui.

– Ici Louis de Gonzagues, je suis prêt. Il est temps d’en finir avec cette histoire.

D’accord. Je m’en occupe.

Faites vite, s’il vous plaît, je crois qu’elle est en danger.

Ivan ne prit même pas la peine de répondre, il raccrocha et pris le couloir vitré en direction de l’aile sud.

 

Yvonne attendait dans le boudoir de Miro pour récupérer sa clé de niveau 5.

Ce serait finalement celle qu’elle aurait payé le plus cher.

Pas seulement financièrement – même si cette fois elle avait du faire plus que gratter les fonds de tiroir – mais physiquement aussi, car son séjour au CRF avait laissé des traces indélébiles dans son organisme.

Elle plongea la main dans son sac pour en sortir toute une série de petites pilules que lui avait prescrites son médecin et qui avaient été validées par le Prophète.

Puis, elle se pencha vers ses béquilles pour aller chercher un verre d’eau, mais à ce moment précis, la secrétaire lui indiqua que Miro allait la recevoir.

 

Dans son bureau, Jacques Neuville était au téléphone depuis les premières lueurs du jour.

C’était une journée importante pour sa carrière et il devait impérativement en tirer le maximum de profits et d’alliés.

Ses amis politiques étaient fidèles mais peureux et il devait permanence les flatter et les rassurer pour obtenir ce qu’il voulait.

Ce qu’il voulait aujourd’hui, c’était la tête de l’AGEMA, l’entreprise publique chargée de l’exploitation des centrales nucélaires.

 

Ivan arriva devant le bureau des Sylphides, salua la jolie secrétaire et entra sans frapper dans le bureau de la Princesse Phédra.

La nouvelle Grande Maîtresse de l’ordre des Sylphides regarda avec affection son assistant et lui demanda :

– Quel bon vent t’amène, Ivan ?

 

« Dernière minute : La nomination du nouveau patron de l’AGEMA se transforme en scandale politique. » AFP, 17 juillet 2007.

 

La porte du bureau du Prophète s’ouvrit enfin.

Yvonne ressentit un coup au coeur.

C’était une belle journée, elle allait enfin connaître le destin que lui réservait Miro.

Mais lorsqu’elle vit l’expression sur le visage du Prophète, elle comprit instantanément que la journée ne serait pas aussi belle que prévu.

 

– La Porte doit se rouvrir.

La Princesse Phédra regarda son assistant puis la clé qu’il balancait devant son visage.

Elle eût l’impression qu’un voile se déchirait dans son esprit et en ressentît une douleur fulgurante dans la nuque.

La Porte est rouverte, répondit-elle d’une voix sans intonation.

Ivan fut un peu rassuré par cette réponse mais il voulait être sûr que le plan fonctionnait comme prévu.

– Quel est ton nom ?

Elle le regarda comme si elle sortait d’un profond coma et qu’elle ne le reconnaissait pas.

Et ce fut avec une voix métallique qu’elle répondit :

– Qui croyez vous être ?

 

Yvonne, ne m’emmerdez pas avec votre clé aujourd’hui, je vous préviens. On a nettement mieux à faire !

J’ai besoin de tous les contacts de votre défunt mari dans la demi heure, sinon le Grand Projet sera compromis.

Yvonne n’en croyait pas ses oreilles. Le Grand Projet ? Compromis ?

Comment un projet, inscrit dans l’histoire de l’humanité depuis plus de 11.000 ans courrait-il il le risque d’échouer du jour au lendemain ?

Elle n’eût pas le temps de répondre que Miro la prit à la gorge.

Il est temps que tu me serves à quelque chose, vieille chouette, tu crois que tu fais partie de mes projets juste pour tes beaux yeux, c’est ça ?

 

Très inquiet de la réponse d’Hélène, Ivan se dirigea malgré tout vers l’ordinateur et ouvrit le dossier « Grand Projet ».

Le mot de passe, Hélène, donnez moi le mot de passe.

– J’ai le mot de passe, je n’ai pas le mot de passe.

– Faites un effort, Hélène, on y presque.

 

Phédra était dans une cellule de pierre grise et un homme habillé comme un sauvage la regardait fixement en lui parlant dans une langue incompréhensible.

Sur un ton menaçant, il répétait sans cesse la même question étrange.

Phédra regarda à sa droite et à sa gauche, pour essayer de s’enfuir en le contournant, mais l’homme semblait déterminé et elle se sentait trop faible pour se battre.

Elle se leva tout de même pour tenter de distinguer les traits de son visage mais elle vacilla.

En tentant de se rattraper à la barre du lit, elle s’aperçut qu’elle était dans le salon d’une maison qui lui était vaguement familière.

Elle était assise à table avec deux formes humaines inconnues qui l’appelaient « Chérie » ou « Ma fille ».

Phédra sentit une crise d’angoisse commencer dans son bas ventre et renversa violemment la table pour essayer d’éloigner les deux formes.

Je m’appelle Phédra, qui croyez vous être ? hurla-t-elle aux deux formes qui disparurent d’un seul coup.

Les murs du salon commençèrent à se dissiper et elle distingua dans la brume qu’ils laissaient, un bureau en verre qui ne lui était pas complètement inconnu.

Le téléphone posé sur le bureau se mit à sonner.

La crise d’angoisse commença alors à passer, comme si cette sonnerie stridente, mille fois entendue, la rassurait et devenait la clé du cauchemar qu’elle était en train de vivre.

C’est donc en toute confiance qu’elle décrocha.

– Le mot de passe, Hélène, donnez moi le mot de passe.

Phédra ne connaissait pas cette voix mais ses intonations douces et graves à la fois, la rassurait.

Les rayons du soleil devinrent de plus en plus fort, éclairant la pièce dans ses moindre détails.

C’est alors qu’elle s’aperçut que le bureau dans lequel elle était ne disposait pas d’une porte mais de sept, sur lesquels étaient gravés des signes étranges.

La peur, la joie, l’abattement, l’amour, le désir, l’angoisse, l’ennui se succédaient dans son ventre et son plexus solaire à une vitesse vertigineuse, chaque émotion tentant de les dominer et succombant finalement à la suivante.

SENGROB SEL SELGUEVA TNOS UA EMUAYOR SED

Elle se rappela alors que la bonne porte n’était pas dans cette pièce et qu’il était inutile de tenter en ouvrir une.

C’est à ce moment-là qu’une émotion se décida à prendre le pas sur les autres.

Elle la sentit monter comme un orgasme trop longtemps contenu, et sur le point de se libérer violemment.

Faites un effort, Hélène, on y presque.

La colère l’avait complètement envahie.

Elle ouvrit la bouche pour répondre qu’elle ne s’appelait pas Hélène et qu’elle voulait qu’on lui fiche la paix, mais un seul mot en sortit.

Elle le hurla, de toutes ses forces, comme si ce mot venait du plus profond de ses entrailles.

Puis elle s’évanouit.

– *** –

 

8. Dernier épisode

Si vous voulez lire le dernier épisode, rien de plus simple :

Envoyez le mot de passe (voir épisode 7) de quatre lettres ici et je vous l’envoie dans votre boîte.

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