…en tout cas au boulot.

Une journée entière passée dans les bureaux des uns et des autres, en tout cas ceux avec lesquels mes rapports ont été courtois ou sympathiques.

Un vieux « zarabe » plutôt attachant, fonctionnaire zelé proche de la retraite, fan de casino et de jolies femmes ayant trouvé, dans mon départ, un excellent prétexte de déboucher le champagne, il avait invité quelques uns de mes camarades à une causerie joviale et arrosée dans son service.

Un moment presque magique, où les rapports n’étaient « colorés » ni par la race, la religion, la communauté ou le chauvinisme crétin, qu’il soit métro ou créole.

Un moment où les créoles rappellent ce qu’ils ont vécu en métropole, avec leurs peaux hâlées, la franchise brutale du racisme métropolitain et le décalage créé par le retour au « pays ».

Un moment où les métros racontent des expériences réunionnaises aussi diverses et contradictoires que leurs origines et leurs façons de penser. Mais tuent, de façon unanime, le mythe de l’île merveilleuse, modèle d’intégration des cultures et des races qui devrait s’exporter de par le monde.

Tout à la joie tranquille de ce moment de grâce et de modestie collective, j’en oubliais l’heure de départ de mes collègues directes et l’instant fatidique du dernier « au revoir » (que je repoussais volontiers un peu lâchement).

Quand je comprît que l’heure était de toutes façons passée, et que mon bureau était vide, j’en ressentit comme une légère mauvaise conscience.

Le mauvais petit goût dans la bouche me rappelle alors que les choses doivent se terminer autrement, que cette parenthèse doit être fermée avec un tout petit peu plus de panache.

Et je me décidai à revenir brièvement le lendemain pour régler ces petites formalités et saluer ceux que j’ai raté aujourd’hui, au moment où une participante de la causerie au champagne me raconte le cirque que ma collègue (celle qui est décidemment une connasse) s’est offert pour se faire plaindre de mon peu de considération pour elle, qui la bouleversait comme une oie blanche, au moment d’une crise de larmes survenue fort à propos dans un bureau hiérarchique.

– Je ne l’ai pas vu de la journée. Il ne m’a même pas dit au revoir après deux années passées à travailler ensemble.

Ce qui était au demeurant exact (si ce n’est que l’usage du verbe « travailler » me paraît un peu abusif), même si la crise de larmes qui en découlait supposément, avait peu de chances de découler de ce constat.

Tout en gardant intacte ma décision de me lever aux aurores pour saluer tout ce petit monde avant de profiter d’une dernière journée à la plage, je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater d’un rire méchant, pensant en mon for intérieur Hé ben, elle est encore plus douée que je ne le croyais.

Voila comment je vais retrouver une dernière fois le Bas de la Rivière et sa Direction du Travail, en faisant fissa fissa un petit résumé des très rares bons moments de vie professionnelle partagés avec des collègues que je n’ai pas appreciées, tout en leur disant que même si on ne s’était finalement pas compris, quelques réalisations ont été rendues possibles par notre collaboration provisoire.

Ma collègue préférée incluse. Ses larmes de crocodile auront sûrement sêché d’ici là.

Il m’arrive d’être une bourrique, mais je ne suis pas chien.

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