Quand on m'a proposé un appartement dans le "Bas de la Rivière" (nom de mon quartier à Saint-Denis) plusieurs collègues m'ont déconseillé de le prendre, malgré son prix relativement bas, parce que c'est un quartier à majorité comorienne (et donc musulmane car on confond beaucoup ethnie et religion, ici) et que les comoriens ont beaucoup de gosses, sont bruyants, pauvres et que donc, globalement, ça craint.

Mais j'étais déjà un peu méfiant sur les différents aspects du racisme ordinaire réunionnais et je n'ai ecouté que d'une oreille, un peu agaçée, ce genre de conseils.

Depuis que je me suis installé ici, les rares métros ou créoles qui y habitaient sont partis et je fais désormais partie des très très rares "non-comoriens" du Bas-de-la-Rivière.

Depuis, également, le maire de Saint-Denis (un certain René-Paul Victoria, souvent appelé bêtement la "reine-maire") a compris l'intérêt financier de ce quartier, très proche du centre ville, avec des terrains tout à fait constructibles et donnant directement sur la route du littoral. Un coin parfait pour construire des résidences superbes, financées par les diverses lois d'exonérations fiscales domiennes, et y attirer des propriétaires et locataires de la classe moyenne voire supérieure.

L'idée c'est que si on fait des résidences superbes, à prix élevés, on donne une image au quartier qui fait augmenter les loyers des immeubles environnants, décourageant ainsi la population mahoraise (de Mayotte, "département" français) et comorienne qui vit principalement des aides et allocations diverses, et la poussant à trouver des "cases" moins chères ailleurs.

Cette politique mi-économique mi-raciste commence juste à produire ses effets, je commence à croiser des jeunes étudiants métros dans ma rue et deux baraques de bois datant des années 60 (d'après les tags qui trônaient sur leurs "murs") ont été détruites pour créer de nouvelles résidences. Ces baraques étant principalement des points de rencontres pour jeunes et vieux désoeuvrés, têtant la dodo et le rhum toute la journée, même le dimanche, je ne pleurerai pas sur leur sort. Mais, dans l'ensemble, cette politique me fait un peu gerber.

Je reconnais que je ne choisirai plus d'habiter ce genre de quartier, où il y a presque tout le temps un bébé qui pleure, des blaireaux qui font hurler leurs mobylettes, et les fameux imbibés qui chantent et écoutent du Bob Marley et du Georges Michael (?!?) le matin dès 6h alors que je n'ai jamais été du genre lève tôt.

Je reconnais aussi que j'ai souvent des instincts de meurtre quand des dizaines de gosses jouent en piaillant dans la cour "intérieure" et que les gens se hèlent bruyamment d'une fenêtre à l'autre ou de la rue au dernier étage.

Mais vu comme ce comportement ressemble à celui des quartiers pauvres métropolitains, je doute qu'il faille naître aux Comores pour l'adopter.

En tout cas, mon quartier ne "craint" pas. Tout le monde connaît le code du portail de mon immeuble, n'importe qui y entre et sort à n'importe quelle heure et jamais rien ne m'y est arrivé de grave.

Mes voisins comoriens sont d'ailleurs bien plus accueillants qu'une bonne partie des créoles que je fréquente au boulot et dans mes diverses obligations commerciales ou administratives.

C'est vrai qu'ils sont bruyants, et pas très concernés par les nuisances que ça peut générer. C'est vrai que les papas sont souvent aux Comores ou à Mayotte, à visiter leurs différentes épouses et à frauder quelque peu les documents officiels français et, enfin, c'est vrai qu'ils vivent un peu comme ils vivraient sur ces îles peu développées et fortement religieuses.

Mais même s'ils ne se font pas beaucoup d'illusions sur le genre humain en général et la population créole en particulier (les comoriens font l'unanimité contre eux, ici) ils ne sont pas agressifs pour deux ronds et plutôt partants pour être de bons voisins, pour peu que je fasse cet effort également.

Les gamins sont, contrairement aux clichés, très bien élevés et respectueux des adultes et j'entend souvent rire et chanter dans ces familles de 6 à 9 enfants, pauvres au point d'aller à l'école pieds nus (imaginez les réactions des gamins surépuipés en Nike de l'école primaire du coin), vivant principalement dans des F3 et ignorées au mieux, snobées souvent, meprisées au pire, par la population locale.

Mes voisins directs, qui sont passés de 6 à 9 enfants pendant mon séjour ici, sans aucune nouvelle naissance (le dernier arrivé doit avoir environ 6 ans) et ne sont pas les plus calmes des habitants de l'immeuble (et de loin pas) passent régulièrement téléphoner de chez moi et me tiennent au courant, via la fille ainée, des évolutions les plus marquantes de leur histoire familiale (elle continue naturellement à me mentir en souriant quand elle me parle de ses nouveaux "frères" et "soeurs").

En tout cas, je serai content de quitter ce quartier, à cause des diverses nuisances dont je parlais plus haut, sans pouvoir ignorer le bruit insupportable des travaux nécessaires à la création des fameuses "résidences" haut de gamme (dont mon guignol préféré de chef est déjà co-propriétaire), mais je me rappelerai quand même que mes rapports étaient meilleurs avec mes voisins comoriens qu'avec les autres.

Quant à ma voiture, confortablement installée dans le "parking securisé" (dixit l'agence, qui a lourdement insisté sur ce point) elle y dort exactement comme elle dormirait dehors puisque, je le répète, tout le monde connaît le code du portail "securisé" et que ça fait des mois que les portières de mon AX pourrie ne ferment plus et que tout le monde s'en fout.

Bon, c'est vrai que je ferme ma porte à clé même quand je suis dans l'appartement parce les gosses d'à côté ont eu du mal à apprendre à frapper avant d'entrer et que le petit dernier est un roublard que je dois surveiller en permanence quand il entre chez moi, tant mes petites affaires éveillent chez lui une fascination cleptomane dès que je le lâche des yeux (personne n'est à l'abri d'avoir un "sale gosse", visiblement).

On entend les mêmes phrases ici sur les comoriens (mais certaines d'entre elles visent également les métros) que celles qu'on entend en métropole sur les arabes.

Ils envoient leur argent au pays, ils viennent ici pour les aides sociales, ils puent, ils ont plein de gosses, ils sont voleurs, menteurs, bruyants etc.

Et on fait peser directement sur des individus l'incompréhension voire le désaccord qu'on a avec la pseudo politique migratoire et les conséquences de l'histoire coloniale française (car les "arabes", comme les "comoriens" ont été – ou sont toujours – français).

Ce qui tend à prouver, à mon avis, que le racisme n'est ni plus important ni plus faible ici qu'en métropole (même si le contexte historique rend ses manifestations un peu différentes) et que le communautarisme, qui permet à des gens très différents de vivre pacifiquement sur la même île, ne fait donc rien gagner en ouverture d'esprit et en tolérance.

Il pose même un problème qui est moins marqué en métropole, en permettant à la majorité des gens (même de ma génération) de faire des généralités un peu puantes sur les autres communautés, qu'ils connaissent finalement assez peu.

Ce n'est pas agressif ni même raciste au sens propre du terme (parce que les créoles sont tous créoles et que personne n'en disconvient) mais ça sonne mal à mon oreille de jeune adulte ayant grandit dans le politiquement correct et dans l'humanisme gauchisant (parfois un peu aveugle) de la bien-pensante métropole.

Voila donc une des leçons que j'aurai apprises ici : Vivre avec des gens qui ont des cultures très différentes de la nôtre n'est pas une chose qui va de soi et il faut faire des concessions de tous les côtés pour y arriver. De tous les côtés.

Le "compromis" de la Réunion est souvent bien plus efficace que celui dont on a vu les conséquences dans les banlieues métropolitaines l'an dernier, mais je trouve qu'en terme de rapports humains il n'est pas très performant.

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