Personne ne peut dire aujourd’hui avec certitude que Jean-Marie Le Pen ne sera pas au second tour de la présidentielle de 2007. Certains semblent même s’y résigner, en donnant leur pronostic pour son nouveau score, dont tout le monde semble s’accorder à penser qu’il sera meilleur que le précedent.

30%, 40% ? Après tout quelle importance. Il ne sera pas élu cette fois non plus, et c’est probablement sa dernière bagarre.

C’est, avec Chirac, l’acteur le plus ancien de la vie politique française, né en 1928, orphelin à l’âge de 13 ans, député sous la IVème République et, comme il le dit lui-même « soldat des causes perdues » de la décolonisation française.

C’est avec émotion que Le Pen se rappelle des « tonkinois » d’Indochine, que la France a « lâchés » à la défaveur d’un défaite. Avec peine qu’il se souvient de la guerre d’Algérie, dont il pense qu’elle aurait dû rester française, et qui regrette le temps de la « grandeur de la France », lorsque, dans toutes les régions du monde il y en avait un petit bout.

C’est alors que ce pupille de la Nation, qui sent que son destin est lié à celui de la France, évoque les algériennes et algériens qui lui baisaient les mains pendant la guerre d’indépendance, baises mains qu’il acceptait, car ils étaient une reconnaissance du colonisé pour son protecteur français, et qu’il avait conscience de représenter le père protecteur, la mère nourricière et qu’il en ressentait un grand honneur.

Et c’est là qu’on se rend compte que ses idées (même si elles n’étaient pas, alors, majoritaires) étaient en phase avec la France de la moitié du XXème siècle et sont en parfait décalage, malgré des constats justes, avec la France d’aujourd’hui (ne parlons même pas de l’Europe).

Je suis tombé par hasard, dernièrement, sur une phrase de Jean Daniel, dans le Nouvel Obs.

« Hélas, le vrai crime de Jean-Marie Le Pen […] c’est d’avoir empoisonné gravement et pour longtemps tous les débats. En associant aux questions de l’immigration une nauséabonde provocation raciste, il a suscité chez chacun d’entre nous l’obsession de ne lui ressembler en rien, même lorsqu’il lui arrive d’observer qu’il fait jour à midi ».

Cette phrase me paraît très juste.

De plus, elle nous indique le danger de la diabolisation du président du Front National.

A trop hurler que cet homme est l’incarnation du démon, on stigmatise toute une population (pas forcément extrémiste) qui a entendu, dans le discours de Le Pen, des éléments de vérités difficilement contestables. Et on la mobilise.

Sa naissance, son histoire, ses drames n’auraient pas pu amener Jean-Marie Le Pen dans dans un autre camp que celui des nostalgiques de la France coloniale et son caractère pouvait difficilement le faire épouser la cause de quelqu'un d'autre que lui-même.

Ce qui est, dans une certaine mesure, bien dommage.

Brillant orateur, fin tacticien, parfois même visionnaire, Le Pen avait prédit la plupart des événements qui ont rythmé la vie politique française depuis l’élection de Mitterrand.

Il savait aussi qu’il serait au second tour en 2002, il avait prédit la «cristallisation durable» autour de Ségolène Royal et nous gratifie, au cours de chacune de ses campagnes, d’une galerie de portraits de ses compétiteurs politiques qui non seulement sont bien pensés et sonnent juste mais sont souvent très drôles.

Pour lui, le Front National est l’incarnation de la vraie droite, la droite patriote, ce qui explique le mépris et la détestation qu’il éprouve pour Chirac (et qui est bien réciproque), qu’il prend pour un minable héritier du gaullisme monarchique.

Ce qui explique aussi qu’il a plus de classe quand il parle des socialistes, ses rivaux supposément naturels, trouvant même une certaine honnêteté à Jospin.

Franz-Olivier Giesbert (le désormais célèbre « tragédien » du président) laissait penser, dans son bouquin, qu’un bon moyen, pour la droite modérée, de profiter de ce brillant tribun aurait été de lui accorder une charge ministérielle, afin qu’il rentre dans le rang.

C’est vrai que Le Pen a toujours espéré le respect et l’admiration de ses pairs et qu’il aurait sans doute été prêt à mettre de l’eau dans son vin pour devenir un homme politique influent et respecté..

Mais depuis qu’il a 20 ans, Le Pen a toujours été président de quelque chose, il est donc difficile d’imaginer qu’il eût accepté de changer de titre.

Et puis respecté, il l’est déjà, par près d’un français sur cinq, et influent il ne l’a jamais autant été. Il est aujourd’hui un « prescripteur d’opinions » pour le personnel politique, Sarkozy et Royal, qui tentent de lui couper l'herbe sous le pied, seraient bien hypocrites de le nier.

Je me sentirai soulagé lorsque Le Pen annoncera qu’il prend sa retraite, et que je ne verrai plus le bulletin à son nom dans les bureaux de vote, prouvant ainsi qu’on a tourné une page du colonialisme français et qu’on s’apprête enfin à regarder le présent avec des solutions du présent et plus avec des idées qui sentent la naphtaline (et parfois même encore plus mauvais).

Mais si Le Pen avait fait une carrière de journaliste, d’analyste ou d’éditorialiste politique, j’aurai été un de ses fervents lecteurs.

Et de ce point de vue là uniquement, il me manquera.

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