Un jour j'ai dit à une amie métro qui vit ici qu'il me semblait que la mauvaise foi était élevée au rang d'art sur cette île.

Sa réponse, très spontanée, fut : "Un art ? Tu rigoles, c'est une religion, oui !".

Cette formulation me paraît, en effet, plus précise.

Les exemples sont nombreux – et quotidiens – lorsqu'on vit ici, mais le plus percutant, à mon avis, est celui de l'esclavage.

Quand je suis arrivé ici j'ai découvert avec plaisir que si je perdais les deux jours fériés alsaciens, je récupérais le 20 décembre, date commémorative de l'abolition de l'esclavage à la Réunion.

Vaguement interessé, je demandais alors à mes collègues si des réjouissances étaient prévues. On m'a répondu que ma couleur ne me permettrait pas forcément de faire la fête et que seuls les cafres (créoles à majorité de sang africain) célébraient ce jour là, ce qui justifiait son nom de "Fête des Cafres".

Cette réponse m'avait alors beaucoup surpris car, en lisant un bouquin sur l'histoire de la Réunion, j'avais appris qu'il y avait eu plusieurs vagues de "traite d'esclaves" dont une venant de la côte de Malabar, en Inde, côte qui a d'ailleurs laissé son nom aux "créoles à majorité de sang indien et de religion indouïste".

Les "malbars" et les "malbaraises" – comme on les appelle aujourd'hui – pouvaient donc difficilement ignorer leur histoire.

Hé bien, si.

Le débat qui s'en est suivi fut des plus stériles et des plus déstabilisants pour moi. Un certain nombre de malbars, et notamment ma collègue préférée (laquelle, est-il besoin de le rappeler, est une connasse) m'ont répondu sans sourciller que la seule immigration indienne était postérieure à l'abolition de 1848 et était motivée par le commerce.

Or, cette vague d'immigration concerne en realité les indiens musulmans (dits "zarabs") qui détiennent tous les grands commerces de la Réunion aujourd'hui et lesquels, effectivement, n'ont jamais été esclaves.

C'est un détail, bien sûr, mais c'est le genre de détail qui me heurte.

Aucun d'entre nous n'est sûr d'être totalement lucide sur son pays, sa région ou sur soi, mais il me semble que la lucidité est tout de même un filon à creuser et que, lorsque les preuves sont aussi évidentes, il n'est pas sain de les ignorer, d'autant que pour couvrir ce mensonge là, on est obligé d'en proférer d'autres.

Ce genre d'arrangement avec la realité existe aussi en métropole, ce qui m'apparaît encore plus nettement vu d'ici (si j'en ai l'occasion je reviendrais volontiers sur la campagne référendaire de 2005) mais, et c'est une part de ma naïveté, je me dis que la vérité finit toujours par triompher.

Je crois que j'ai regardé trop de films américains.

Publicités