De Radio Freedom à Radio Moustiques
(article paru dans Le Monde)

L’auditrice habite près de Saint-André, dans l’est de l’île de la Réunion. « J’ai acheté pour 258 euros de produits contre les moustiques, et j’ai le chikungunya pour la troisième fois en deux mois. J’apprends par la radio qu’une démoustication a lieu chez nous ce soir. Mais c’est quoi ce préfet qui ne prévient jamais les gens à l’avance ? Comment je vais faire avec le chien, et mes voisins avec les poules ? » Bobby, le jeune animateur de Radio-Freedom, tente mollement de défendre le représentant de l’Etat, explique l’urgence qu’il y a à traiter à nouveau les habitations après les pluies diluviennes tombées deux jours plus tôt sur l’île. « De toute façon, ça ne sert à rien, ce mal, ça ne vient pas du moustique », grogne l’auditrice. Bobby ne reprend pas. Suivant !

Sans médiation, sans filtre – c’est la règle d’or de la radio –, chacun se presse, ce lundi 20 février, comme tous les jours depuis de longs mois, pour partager en direct ses certitudes ou ses interrogations sur le chikungunya. Sur la station de Camille Sudre, le vice-président de gauche du conseil régional, l’auditeur avait pris l’habitude de jouer les reporters – commenter les accidents de voiture dont on a été témoin, par exemple – et de déverser ses coups de gueule. Aujourd’hui, il téléphone à la FM – avant même d’appeler le SAMU ou le médecin – pour décrire les premiers symptômes de son chikungunya ou réclamer un conseil. Radio-Freedom est devenue Radio-Moustiques. Avec sa forte audience – un auditeur de l’île sur trois –, la première station de la Réunion devient ainsi un outil de mesure de l’épidémie, mais aussi une machine à rumeurs.

D’heure en heure, sur Freedom, les croyances se rapportent, s’amplifient, se déforment. « N’oublions pas qu’on est à la Réunion, au pays du ‘ladilafè’, (l’a dit, l’a fait) », rappelle la psychologue hospitalière Geneviève Payet. « Ici, pas besoin de preuve, de tiers, de témoin. » Du coup, on entend tout et le pire sur cette épidémie imprévue, même si les ressorts des rumeurs restent immuables – la peur de l’étranger. Et ses motifs, souvent empruntés à la peste, récurrents. Première rumeur, persistante : le virus du « chik » est un agent biologique étudié par les militaires américains et envoyé à la Réunion par les services secrets de la CIA, afin que les Etats-Unis puissent vendre au meilleur prix leur vaccin à la France.

Origine probable de la rumeur : le passage, début janvier 2005, de six observateurs américains du lancement d’une sonde interplanétaire vers Pluton. Le maire de la commune de Sainte-Rose, à l’est de l’île, qui les avait hébergés, a été obligé d’expliquer au Quotidien de la Réunion que les hommes étaient restés « à l’hôtel » et n’avaient « pas été en contact avec la population ».

Autre légende : le virus serait apparu après qu’un cargo vraquier des Bahamas – le clipper Lancaster – eut été soumis à une quarantaine d’une dizaine de jours – à la mi-juin 2005 –, au large des côtes réunionnaises, à la suite de la mort suspecte d’un marin d’origine roumaine de son équipage. D’autres, enfin, assurent que le tsunami du 26 décembre 2004, qui avait provoqué des raz de marée sur l’île, comme à Sainte-Marie, au nord, aurait charrié ses morts et ses virus. « Couillonnades ! », a dû réagir le maître de port de la ville. Dans le chaudron de Freedom, les esprits s’emballent. « La difficile maîtrise de la communication de crise par les autorités, qui se sont contredites, n’a pas arrangé le processus », constate Michel Watin, professeur en communication à l’université de la Réunion. « Les ressorts traditionnels de la rumeur, particulièrement développée dans des sociétés rurales et traditionnelles, se sont exacerbés dans un contexte politique particulier de tension avec la métropole », explique-t-il. Haro sur Paris ! « Dans cette crise, les élus régionaux s’affirment comme contrepoids au pouvoir central, tandis que les experts venus du dehors se retrouvent soumis à la critique populaire », ajoute M. Watin. Procureurs ou conteurs, les auditeurs de Radio-Freedom écrivent le scénario d’un drôle de film sur leur île et leur époque.

Article paru dans l’édition du 23.02.06

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