1. Le Grand Soir

Dimanche 22 avril 2007
19h57

« Il est vingt heures, c’est le moment de vous donner les sondages sortis des urnes et c’est un moment historique, restez avec nous, Nicolas Sarkoy, grand vainqueur de ce premier tour à 21,80% est talonné par Ségolène Royal avec 20,57%, jamais depuis 1974, le choix des deux candidats au second tour n’avait été aussi marqué. »

Mais le choix des électeurs a été bien cruel, Bayrou, en perte de vitesse voit le refus de sa stratégie de « centre indépendant » et plus personne ne sait où compter ses voix, Villepin a payé la facture politique du quinquennat de Chirac, passant à peine les 10% et Le Pen chute en dessous de la barre des 10%, terminant brutalement sa carrière politique, devançé par Villiers.

Depuis plus d’une heure déjà, les commentateurs montraient, comme le veut la tradition, les têtes d’enterrement des QG de Villepin, Le Pen ou Bayrou tout en montrant les amis de Royal ou de Sarkozy arborant un large sourire et chantant « on a gagné ! ».
Le doute n’était plus permis. Les sondages avaient vu juste.
Personne ne l’avait vraiment vu venir mais le taux d’abstention est historiquement bas et les extrèmes de gauche et de droite se sont pris une claque sans précédent. Les électeurs n’avaient pas peur de reproduire 2002 mais pour la première fois depuis l’élection de Mitterand le choix entre la gauche et la droite était tout à fait clair.

Sarkozy et Royal se sont battus loyalement, en expliquant quelles étaient les options de la France dans une économie mondialisée et les citoyens ont fait leur choix sans fausses pudeurs.

La guerre Villepin – Bayrou, pour récupérer les électeurs du centre les a épuisés tous les deux et leurs stratégies de renvoyer dos à dos les deux « modernistes » qui les ont finalement battus, se sont révélés catastrophiques.

Mais la guerre qui aura passionné les français aura été la guerre Villiers – Le Pen (qui avait même poussé les sondeurs à surestimer leurs scores, persuadés qu’ils étaient que les électeurs peu passionnés par le vote utile choisiraient leur camp). C’est dans cette bataille que se sont concentrés les propos sexistes (ne visant personne mais on ne va tout de même pas laisser « les gonzesses » diriger la Nation), xénophobes, islamophobes et isolationnistes. Sarkozy, en reprenant les chevaux de bataille de Le Pen, ne lui a laissé le choix que de faire de la surenchère et il est allé trop loin même pour ses propres électeurs.

C’est d’ailleurs Le Pen, de son QG de Saint-Cloud qui passera le premier en direct pour commenter les résultats. Hors de lui, humilié, il hurle au scandale en contestant l’organisation des votes et les petits arrangements entre l’UMP et le PS. Il annonce qu’il va demander l’annulation de l’élection pour « association de malfaiteurs ».

Comme d’habitude, il part d’un fait réel pour étayer ses théories et personne n’aura donc réussi à lui cacher les discussions fréquentes entre les seconds couteaux de Royal et de Sarkozy tout au long de la campagne.

Hollande, la mine réjouie, vient s’asseoir sur le plateau de France 2, à la fois heureux que son parti ait fait son meilleur score depuis longtemps et fier que sa compagne soit au centre de ce qu’il appelle déjà « une élection historique, un renouveau pour le PS ».

Les journalistes, très préoccupés par le silence des QG de Sarkozy et de Royal, n’arrivent même pas à s’intéresser aux politiques qui passent sur le plateau comme Voynet, qui a fait une campagne impeccable et gagné quelques toutes petites voix pour les Verts, Sarnez, déléguée par l’UDF pour commenter la débâcle de Bayrou (opportunément grippé), le communiqué sec et froid de Villepin, qui annonce qu’il « se retire de la vie politique pour faire entendre la voix de la France dans les institutions internationales » ou l’intervention, en duplex, de Chirac, réduit à donner les bons et mauvais points au milieu d’un brouhaha de voix lui indiquant, s’il ne l’avait pas encore compris, que sa carrière politique avait pris fin.

Buffet avait annoncé qu’elle « prenait acte » du score du PCF, qui était à peine supérieur à celui de Hue en 2002, Besancenot ironisait sur le « libéralisme » de Royal et la « xénophobie » de Sarkozy, préférant attaquer dru pour éviter de répondre à la question assassine d’Arlette Chabot « Pensez vous que votre stratégie était la bonne et que vous serez en mesure de représenter la LCR aux prochaines échéances ? ».

Seul Villiers aura fait son petit effet en annonçant, encore plus souriant que le soir du référendum européen de 2005, qu’il était désormais « le seul représentant de la France Libre » et qu’il continuerait de se battre contre « l’islamisation rampante de son pays ».

Dans les coulisses, les portables s’embuent à force de rester collés aux oreilles des conseillers en communication du PS et de l’UMP. Tout le monde veut avoir la première image des deux principaux compétiteurs et ceux-ci se font désirer.

Et même si les journalistes trouvent de bonnes raisons diverses à leur absence, personne ne sait, en réalité, où sont Royal et Sarkozy.

Le voile ne se lèvera qu’au moment où Juppé décide d’entrer en scène, vers 21h, qu’il entre sur le plateau et, qu’après un vibrant hommage (plus affectif que politique) à son mentor Chirac, il fasse serment d’allégeance à Sarkozy. Celui-ci, derrière son petit écran, hurle de plaisir – il n’y croyait plus – et se précipite sur son portable.

Dimanche 22 avril 2007
21h12

Averti par un conseiller de l’UMP de la décision de son patron, Juppé indique qu’il a une déclaration à faire et très crispé, mais « droit dans ses bottes » annonce que Sarkozy va faire une déclaration.
Au même instant un SMS part discrètement du portable de Hollande « Il s’est décidé, fais toi encore attendre » et Chirac pousse un cri de stupeur devant son petit écran. Juppé a décidé de lui survivre.

Le visage de Sarkozy, radieux, apparaît sur tous les écrans de télévision en même temps. Et il est prêt, cette fois.
Dans un discours particulièrement bien écrit (par Cécilia, son épouse), il vante une campagne « digne » dans laquelle seules les extrèmes ont prouvé qu’elles n’avaient pas vocation à diriger le pays, il tend la main aux électeurs de Villepin en vantant son bilan de… ministre des affaires étrangères et salue le succès de celle qu’il va rencontrer au second tour.

Sa stratégie d’homme d’état calme et déterminé, commencée après les émeutes de 2005, s’est avérée payante et la critique systématique des « conservatismes », des « anachronismes » (visant Villepin et à travers lui Chirac), des « nostalgiques de Vichy » (pour Villiers et Le Pen) et de l’ « état providence » du PS (visant la gauche dans son ensemble plutôt que Royal en particulier) l’auront donc porté où il voulait arriver ce soir là.
Il est le meilleur candidat du premier tour.

Les politiques de droite commencent à quitter le plateau, en laissant seulement l’éternel Devedjian pour commenter les déclarations de son nouveau maître et pour flinguer la future intervention de celle qu’il a baptisé la « royaliste républicaine » ironisant sur son « étatisme passéiste ».

C’est à ce moment là qu’au 268 de la rue Lecourbe, un bâtiment encore éclairé explose, les immeubles voisins répercutant l’écho dans tout Paris.

Dimanche 22 avril 2007
22h03

Arlette Chabot, qui vient de recevoir un billet de la rédaction, arbore une mine stupéfaite. Pour une fois incapable de lancer le sujet, elle annonce simplement qu’un événement terrible vient de se produire et qu’elle cède la place à un flash spécial.

Tous les invités sur le plateau en restent interdits. Qu’est-ce qui peut être plus important qu’eux-mêmes ?

Strauss-Kahn, qui était en train de parler, semble particulièrement contrarié qu’on lui coupe la chique mais cette image disparaît rapidemment pour céder la place à un David Pujadas l’air encore plus gourmand que d’habitude, affublé, au bas de l’écran, d’un bandeau rouge cachant sa cravate verte, qui indique « explosion terroriste en plein Paris ».

Dimanche 22 avril 2007
22h03

Vincent Coty, chef de cabinet de Royal depuis son arrivée au Ministère de l’écologie, quatorze ans plus tôt, lève la tête sur elle et lui dit : « Ségolène, vous pouvez déchirer votre discours, il n’intéressera plus personne maintenant, on va devoir en prévoir un autre ».

Dimanche 22 avril 2007
22h03

Irénée Auriol, chef de campagne de Nicolas Sarkozy regarde, médusée, son écran de télévision, sa main droite tenant encore une coupe de champagne dont elle ne sait plus que faire… Elle se laisse tomber dans le sofa du QG de campagne et souffle, médusée, « Mon Dieu, mais c’est la guerre, cette fois ».
L’idée d’appeler « Nico » ne lui viendra même pas.

– *** –

2. L’Entente Cordiale

Dimanche 6 mai 2007
18h48

Vincent Coty, très inquiet, est au téléphone avec son contact chez Ipsos.
– Alors, ça y est ? Ca se précise ?
Visiblement déçu par la réponse métallique dans son portable dernier cri, il raccroche et entre d’un pas pressé dans l’immeuble de TF1.

En passant au détecteur de métaux dans le hall d’entrée, Vincent croise Jean-Yves Lebrun, le nouveau chef de campagne de Sarkozy.

Ils se saluent poliment, comme deux anciens camarades de promo qui n’ont jamais eu d’atômes crochus mais qui savent que leur vie professionnelle les obligera, un jour, à avoir besoin l’un de l’autre.

Vincent Coty se prit à penser à la pré-campagne du premier tour, à Irénée Auriol, leurs discussions passionnées, les coups de fil en pleine nuit pour négocier un compromis, les fous rires fort peu professionnels et les victoires conquises, une par une, les confortant dans l’idée que « l’association de malfaiteurs » denonçée plus tard par Le Pen avait été une excellente stratégie, particulièrement payante au premier tour et que ça avait aussi été l’occasion d’une belle aventure humaine.

L’ascenseur s’ouvrit alors, vomissant une cohorte de costards-cravates empressés, journalistes, sondeurs, politiques ou décideurs de tout ordre. Vincent Coty en faisait partie.

Dimanche 6 mai 2007
18h48

L’équipe politique de la rédaction est encore en réunion avec Poivre d’Arvor, pour essayer de mettre au point l’émission électorale qui va les occuper toute la soirée.
Un peu hébétés, ils regardent les sondages sortis des urnes dans tous les sens, scrutent les panels testés par leurs sondeurs habituels en essayant de lire entre les lignes la victoire de l’une ou de l’autre.

Il faut dire que depuis 2 semaines, au milieu des réactions concernant les événements tragiques du 22 avril, les sondeurs ont donné Royal et Sarkozy au coude à coude, l’un devançant l’autre au gré des jours, des instituts de sondages et que les scores, qui tombent en permanence sur les fax des rédactions et des QG de campagne, continuent à donner un 50-50 désespérant à quelques minutes du lancement officiel des soirées électorales.

De plus, la rédaction est confrontée à un second et tout aussi douloureux problème.
Au lendemain du premier tour, Hortefeux (le remplaçant de Sarkozy place Beauvau) avait signé un décrêt interdisant de montrer ou même d’évoquer l’ambiance des QG de campagne avant 20h les soirs d’élections.
Ce n’est pas que les journalistes rêvaient de montrer les mines circonspectes des militants quand ils apprennent, au fur et à mesure, une égalité quasi parfaite, mais ils avaient en permanence à l’esprit qu’une soirée électorale sans gagnant à 20h, sans ambiance et sans événements allaient sérieusement faire baisser le prix de l’espace publicitaire, ce qui ferait sans doute un plaisir vengeur aux « cerveaux disponibles » mais sûrement un peu moins à leurs patrons respectifs.

Le générique de l’émission va être lançé sous peu, Poivre tranche donc le débat d’un « Ok, on annonce Sarkozy gagnant, on rallonge les infos en parlant des élections de 1981, et en plus de l’abstention on parle du vote des femmes et de celui des musulmans ».
– Antenne dans 5 secondes.

Dimanche 6 mai 2007
19h10

Hollande arrive au QG de campagne du PS, un peu tendu, mais en pleine forme. Pour lui les élections présidentielles ont tout changé dans ses rapports avec les militants et les éléphants du PS. Même les sondages ont tourné en sa faveur.

Personne ne voulait de lui comme candidat, et encore moins les électeurs que les sympathisants eux mêmes, mais en tant que premier secrétaire du parti, il est enfin reconnu et même applaudi.
Ses débuts, sous le rêgne absolu de Jospin, avaient été plutôt discrets mais il était passé pour un gestionnaire correct. Après le choc de 2002, le PS avait été mis KO mais Hollande avait réussi à tenir le cap… sans soulever les foules.
Les élections de 2004 et ses grands succès, (notamment celui de sa compagne en Poitou-Charentes) avait montré ses capacités dans l’opposition mais ne lui avait pas été totalement imputés du fait du ras-le-bol exprimé par les électeurs contre Raffarin, alors premier ministre.

En 2005, en revanche, et contrairement aux prévisions, Hollande avait tenu le cap du « Oui », assumé la défaite, recomposé le PS et tendu la main aux autres partis de gauche pour préparer 2007. Et, cette fois, il avait été reconnu.
Mais un doute plânait encore… voulait-il être candidat ?
Obligé d’y renoncer le sourire aux lèvres en 2006, il était devenu, en quelques semaines, le chef de parti le plus populaire, devançant même Sarkozy, un peu égratigné dans son camp par les attaques de Villepin et de Villiers.

Jamais Hollande n’avait vu le parti aussi cohérent et solidaire. Que de chemin parcouru depuis la fracture européenne de 2005 !

Il faut dire aussi que Jospin avait renoncé à se présenter aux primaires contre Royal, car donné perdant par les sondages, que Strauss-Kahn, finalement battu aux mêmes primaires avait reconsidéré « radicalement » sa position vis à vis de Royal et prétendait désormais au perchoir en cas de succès et Fabius, également et largement battu fin 2006, avait annoncé qu’il partait pour quelques années au Brésil, comme professeur de sciences politiques, pour y préparer son retour en 2012.

Les ralliements à Royal qui avaient eu lieu depuis quelques mois, avaient beaucoup amusé Hollande, lequel s’était révélé fin négociateur, tout à fait conscient du nouveau rapport de force en sa faveur.
Delanoë avait eu Paris, à condition de la regagner en 2008, Lang aurait son hochet (le ministère de la Culture) en cas de victoire, Montebourg serait chargé des réformes institutionnelles et Hollande laissait toujours lanterner Peillon – qu’il voulait séparer d’Emmanuelli, vraiment trop gauchiste celui-là – pour le poste de premier ministre.

Mais ce dont il était le plus fier c’était de sa campagne contre Chirac – qui visait, naturellement à faire tomber Villepin – lui offrant, au passage, la possibilité de régler ses comptes.

Chirac avait tenté d’intervenir dans la campagne du premier tour mais Villepin avait fini par lui demander de se taire « au nom de leur vieille amitié » quand les sondages le créditaient de moins de 10%.

Le pauvre Chirac avait alors tenté d’aider Sarkozy pour la campagne du second tour, mais la charge ironique et définitive de Sarkozy l’avait laissé littéralement sans voix.
Vous êtes un homme du passé, Monsieur Chirac, plus personne ne vous demande de construire des banlieues.

Le « nouvel Ex » s’était melé aussi d’attaquer la gauche actuelle en ironisant sur les piètres successeurs de Mitterand, avec lequel il avait eu « des relations intimes fondées sur un respect réciproque et des valeurs communes », et en défendant son propre bilan à l’international, notamment sur l’Irak en 2002.

Hollande avait alors eu une idée de génie et avait parlé de « giscardisation » de Chirac.
Les journalistes, pas toujours sensibles à son humour ironique, avaient repris le mot tel quel et, au bout de quelques semaines Chirac, blessé d’être comparé en permanence à son vieil ennemi intime, avait jeté l’éponge et était parti s’enfermer dans son château de Bity, en Corrèze. Probablement pour toujours.
L’ironie c’est que maintenant qu’il avait du temps pour regarder la télévision, les « Guignols de l’Info » de Canal+ fêtaient leur dernière émission. Eux n’auraient pas pu survivre à « Supermenteur ».

Dimanche 6 mai 2007
19h35

Vincent Coty et Jean-Yves Lebrun se croisèrent de nouveau à la cafétéria de TF1, tous les deux obligés de rester dans la même pièce au moins pendant le temps que durerait leur cigarette, ils finirent par engager la conversation.
– Dis-moi Vincent, je sais qu’on n’a pas toujours été très proches…
La formule était bien trouvée mais dans l’esprit de Vincent ils n’avaient « jamais » été proches
…mais j’aimerai bien que tu me raconte cette histoire « d’Entente cordiale ».

Vincent Coty, un grand sourire aux lèvres lui expliqua que cette histoire avait été montée de toutes pièces par Villepin et Chirac pour pousser Sarkozy à la faute et pour l’offrir comme cible à l’extrème droite, toujours empressée de renvoyer la gauche et la droite dos à dos et de dénoncer leur gémellité.

Jean-Yves cilla légèrement, ne s’attendant visiblement pas à aussi peu de résistance et insista.
– Mais pourquoi Villepin aurait-il joué ce jeu alors qu’il voulait précisement toucher le cœur de la lutte gauche-droite, c’est à dire le centre ? Ce n’est pas très malin.

Ce fut au tour de Vincent d’être supris par la remarque. Il s’attendait à ce que Jean-Yves prenne, comme à son habitude, l’air supposément sybillin de quelqu’un qui vient d’être initié à une science occulte et qu’il hoche la tête en promettant, pour la forme, de ne rien repéter.

Mais il ne pouvait décidemment pas lui raconter comment il avait réussi à convaincre Royal, dans le plus grand secret, de faire une alliance provisoire avec Sarkozy.

Pourtant il était clair que les deux candidats avaient des intérêts communs. Faire chuter les extrêmes, d’abord, en offrant un vrai clivage droite-gauche decompléxé, calmer le jeu politique, au bord de l’implosion depuis 2002 et, enfin, et c’était le cœur de leur stratégie, Royal pourrait s’attaquer à Chirac-Villepin pendant la campagne du premier tour et Sarkozy concentrer ses attaques sur Jospin pour l’empêcher de se présenter.

Cette entente avait été difficile à négocier mais Royal ne souhaitait pas se battre contre un Villepin centriste (ou supposé tel) en 2007, car elle n’aurait pas pu rassembler au centre ensuite et elle craignait d’autant plus que Sarkozy ne passe pas le premier tour même en battant Villepin, cette hypothèse pouvant la condamner à une pseudo campagne contre Le Pen au second, prolongeant la crise politique de 5 années de plus.

Pour Sarkozy le calcul était de faire taire Jospin le plus vite possible, qui était un candidat plus dangereux pour lui. Royal n’avait pas d’expérience de premier plan, Sarkozy non plus. Contre Jospin, Sarkozy partait avec un handicap.

Et puis Sarkozy croyait aussi que c’était un avantage pour lui que de se battre contre une femme. Il l’avait glissé un jour à Irénée à l’époque où elle travaillait encore pour lui.
– Tu connais mon féminisme, Irénée, et tu sais que Cécilia surveille en permanence cette qualité chez moi…
Ils avaient ri de bon cœur.
– …mais si on en croit les sondages, les électeurs, tout compte fait, voient mieux un homme à leur tête et, au cas où, je pourrai utiliser cette arme, ou laisser les autres le faire pour moi.

Vincent Coty, chef de cabinet de Royal et Irénée Auriol, future chef de campagne de Sarkozy avaient donc commencé à se fréquenter assidûment dans le but de faciliter le destin de leurs champions.
Jamais Sarkozy et Royal ne se rencontrèrent en dehors des plateaux de télévision, jamais ni le PS ni l’UMP n’avait eu vent de la combine. Même « François » et « Cécilia » furent écartés du secret.

Vincent préféra continuer à mentir.

– Tu sais, Villepin, il n’avait pas l’expérience des campagnes électorales, il a cru devenir un De Gaulle moderne, inattaquable. Et quand il s’agissait de Sarkozy, sa haine l’aveuglait.

Vincent n’hésita pas, cette fois, à prendre l’air de celui qui vient de révéler un secret historique absolument tabou et il eût l’impression que, pour le moment, Jean-Yves avait mangé le morceau.

– En tout cas, le soir du 22 elle a été très bonne, ta championne. Elle a eu de la chance de parler la dernière mais son discours était impeccable. Ca va jouer ce soir…

Vincent le savait, il acquiesca en souriant tout en se souvenant à qui il devait la chance de Royal, ce soir là.
Irénée avait réagi trop tard, Sarkozy avait réagi trop tard, Royal avait pris la balle au bond et s’était montrée humaine (pour la première fois de la campagne) cristallisant sur elle la compassion des téléspectateurs pour les victimes de l’attentat. Elle était apparue rassembleuse, femme d’Etat et empathique.
Irénée avait perdu son job. Jean-Yves avait alors pris sa place, qu’il souhaitait depuis longtemps.

A ce moment-là, les sonneries annonçant la fin de la pub se mirent à retentir. Les deux hommes jetèrent les restes de leurs cigarettes et se précipitèrent dans les coulisses de l’émission de Poivre.

Dimanche 6 mai 2007
19h58

« …et c’est enfin le moment de verité, vous allez connaître dans quelques instants le nom de celui ou celle qui va succéder à Jacques Chirac à la présidence de la République française, restez avec nous, et c’est la première fois de l’histoire de cette élection qu’un homme et une femme doivent être départagés, c’est historique et… et il est vingt heures et c’est le moment de vous donner le résultat… »

– *** –

3. Le Vent de l’Histoire

Lundi 18 juin 2007
8h25

Dans le train qui l’emmenait vers Poitiers, où il allait prendre des vacances bien meritées, Vincent Coty n’arrivait pas à se laisser aller.

Comme si son cerveau était trop fatigué pour lâcher prise, il tournait en boucle sur le seul sujet qu’il avait eu à traiter ces derniers mois. La politique française.

La campagne des législatives avait été particulièrement éprouvante pour tout le monde. Le « souffle nouveau » initié par la présidentielle s’était montré cruel pour les députés les plus anciens (malmenés par les sondages et finalement battus pour la plupart d’entre eux) et, de manière générale, pour les hommes. Car leurs électeurs commençaient de plus en plus souvent à se demander si une femme ne ferait pas mieux qu’eux.

De plus les contestations de l’utilité de ces élections étaient devenues difficile à contenir.
– Si à chaque fois qu’on doit élire des deputés, on fait en realité un référendum « pour ou contre la cohabitation » on ne s’en sortira jamais !
avait estimé le constitutionnaliste Guy Carcassonne sur France Inter.

C’est à l’UMP que la campagne avait été la plus dure.
La transition chiraquiens/sarkozystes à l’assemblée s’était faite dans la douleur.

Beaucoup avaient estimé que Mitterand, à l’époque, avait favorisé le FN afin de provoquer des triangulaires favorables à la gauche (triangulaires sans lesquelles Jospin n’aurait, d’ailleurs, jamais été premier ministre) mais en cette année 2007, ce facteur s’était conjugué à beaucoup d’autres compliquant nettement la tâche de Sarkozy.

Le dernier carré de fidèles chiraquien n’ayant pas obtenu son investiture avait tenté un « baroud d’honneur » en se présentant sans étiquette, les députés UDF, privés de capitaine crédible, s’étaient précipités vers lui pour tenter de sauver leurs sièges et Villiers, en présentant des candidats dans les 577 circonscriptions, avait surfé sur son succès à la présidentielle.

A gauche, les crispations avaient eu également lieu autour des investitures, car Hollande voulait respecter scrupuleusement la parité et avait désormais pour objectif de présenter des candidats issus des dernières vagues d’immigrations et bien sûr, il avait pour souçi que ces derniers soient représentatifs aux yeux des musulmans de France.

Les députés socialistes blancs, mâles, ayant entre 30 et 50 ans, sacrifiés à l’autel du modernisme (ce qui était, à leurs yeux, plutôt paradoxal) s’étaient organisés en groupe de pression au PS pour rappeler que les errements des anciens ne pouvaient pas leur être imputables et qu’ils méritaient, eux aussi, de faire carrière.

Mais le vent de l’histoire s’était declenché rue Lecourbe, quelques temps plus tôt, et personne ne pouvait plus l’arrêter.

La « génération sacrifiée », tant à droite qu’à gauche avait disparue de l’assemblée nationale, les chiraquiens avaient été balayés.
Sarkozy avait evité de peu l’alliance avec les villiéristes du MPF (qui faisaient leur entrée au Palais Bourbon), quant aux communistes, il n’avaient plus aucun siège.

Epuisés tous les deux par cette campagne, Hollande et Sarkozy avaient limité aux maximum leurs interventions la veille, laissant Lebranchu et Devedjian occuper le terrain.

Vincent se décida à penser à autre chose, il prit son portable et tenta de rappeler Irénée.

Lundi 18 juin 2007
8h25

Irénée Auriol, dans l’avion New York – Paris, se dandinait sur son siège, impatiente de retrouver le « bouillon » politique parisien.
Elle lisait « Le Canard Enchaîné » de façon machinale, ses yeux passant d’un mot à l’autre sans que son cerveau en soit informé.

Elle se remémorait les réactions de la presse new-yorkaise à l’élection surprise – et sur le fil – de Royal. Avec 50,85% elle était la présidente la moins bien élue de la Vème république mais elle était la première présidente française.

Tous les journalistes américains y avaient vu un bon augure pour la candidature d’Hilary Clinton en 2008, celle-ci tentant, tant bien que mal, de s’imposer chez les démocrates.

J’ai entendu les attentes des électeurs de droite et je tiendrai mes promesses en les écoutant, eux aussi. Je serai la présidente de toutes les françaises et de tous les français.

Son discours avait été prononcé devant la pyramide du Louvres, pour suggérer la modernité au cœur des traditions et son attachement sans faille à son mentor Mitterand. A sa droite trônait Peillon, qui n’avait aucune raison officielle d’être le seul à côté de la nouvelle présidente.

Les américains s’étaient beaucoup moqués des français ce soir-là, où TF1 avait annonçé Sarkozy gagnant, pendant que France 2 annonçait Royal et que France 3 annonçait « Egalité ».

Il avait fallu attendre 21h pour que Sarkozy, en contact permanent avec Hortefeux – son fidèle remplaçant à l’Intérieur – annonce qu’il avait perdu.

C’était donc Vincent qui avait misé sur le bon cheval. Conformément à leur pari, scellé le jour même de « L’entente cordiale », c’est donc elle qui paierait l’addition de leur prochain dîner, prévu à Poitiers le soir même.

Seuls Jospin et Le Pen avaient soupçonné, puis compris, l’alliance contre-nature Sarkozy – Royal.

Jospin, avant même de se déclarer candidat à la candidature, avait vu les foudres médiatiques de Sarkozy s’abattre sur lui, sous le prétexte premier des 35h, et ne plus le lâcher par la suite.

Puis ce fut le tour des « porte flingues » de Sarkozy, Devedjian en tête, de s’engouffrer dans la brêche sans être dans la confidence. Jospin baissa tellement dans les sondages que sa candidature perdit toute crédibilité.

Il fut tout d’abord surpris par la violence de l’attaque, mais lorsqu’il entendit plusieurs fois Royal répondre aux attaques précisément sur le même terrain que Sarkozy et il avait finit par comprendre.

Il avait toujours detesté ce genre d’arrangement, que sa rigueur morale lui interdisait. Ses relations avec Mitterand, coutumier du fait, s’en étaient tellement ressenties que celui-ci avait refusé de « l’adouber » en 1995, s’affichant clairement aux côtés de Chirac.

Jospin avait finalement jeté l’éponge, prétextant qu’il ne faisait que suivre ses engagements de 2002 et avait souhaité bonne chance à Royal, « digne héritière de Mitterand ». Personne n’avait relevé l’ironie de ce compliment.

Le Pen, lui, avait compris dès le début que quelque chose ne tournait pas rond dans la candidature de Royal. Le fait qu’elle n’attaque jamais Sarkozy, notamment, n’avait pas de sens. Ils étaient prédestinés à combattre tous les deux, ils le savaient, pourquoi perdre du temps ? Et puis pourquoi taper autant sur Villepin qui avait, selon lui, perdu d’avance ?

Cependant, Le Pen n’était pas Jospin. Il faisait, lui aussi, partie des politiques calculateurs, voire machiavéliques et il l’avait souvent prouvé. Quand Sarkozy attaqua Jospin, Le Pen l’avait déjà prédit à ses troupes.

Irénée se fit la réflexion que les trois acteurs principaux de la « crise » présidentielle de 2002 étaient désormais à la retraite. Le Pen à Saint-Cloud, Jospin sur l’île de Ré et Chirac à Bity.

Lundi 18 juin 2007
10h05

Au ministère de l’Intérieur, la cour est pleine de journalistes qui attendent avec impatience la conférence de presse qui doit donner officiellement les résultats des législatives 2007.

Si les résultats officiels devraient ressembler à s’y méprendre aux résultats donnés la veille par les médias, les journalistes avaient en général l’obligation d’assister à la conférence de presse du ministère de l’Intérieur avant de les publier.

Mais cette fois, c’était aussi le baptême du feu pour la nouvelle ministre.

Souad Lambert avait été nommée le lendemain même de la présidentielle et sa nomination avait fait couler beaucoup d’encre. Une femme ministre de l’Intérieur, c’était déjà un peu inhabituel, mais une femme d’origine maghrébine c’était radicalement nouveau.

Le « politiquement correct » avait un peu étouffé ces deux aspects dans les déclarations des différents politiques, notamment à droite.
Mais la vraie critique, qui était tombée juste aux oreilles de l’opinion publique, portait sur le fait qu’une femme ouvertement musulmane soit chargée de l’enquête sur l’attentat du 22 avril.

Le soir de sa nomination, Souad Lambert avait pourtant marqué des points au 19/20 de France 3.
Je suis une femme et je suis musulmane. avait-elle clamé Mais je suis aujourd’hui ministre d’une république laïque et indivisible. L’esprit de communauté ne m’anime pas, et je serai une intraitable laïque dans le cadre de mes fonctions.

A la question « Comptez-vous porter le voile au ministère ? », la ministre de l’Intérieur avait eclaté de rire.
J’ai fait le malheur de mon père parce que j’ai toujours refusé de ne pas être traitée comme mes frères, je n’ai jamais porté le foulard, même à la maison !

La passation de pouvoir avec Hortefeux avait également été l’occasion de plaisanteries de la part des policiers et du personnel du ministère « Pour une fois qu’une beurette entre chez les flics par la grande porte »

En à peine un mois Souad Lambert avait gagné quelques points auprès de ses agents. Mais les flics de France qui avaient enfin réussi à oublier Pasqua, regrettaient toujours Sarkozy…

La nouvelle locataire de la Place Beauvau s’avança sur le perron pour donner sa conférence de presse. Les flahs se mirent à crépiter.

Lundi 18 juin 2007
10h25

Lebranchu, porte-parole du gouvernement, entra dans le bureau de Royal pour préparer l’intervention médiatique du soir.
Souad s’en est bien sortie, mais tu vas devoir glisser un mot sur la confiance que tu lui fais dans l’enquête sur le 22 avril.

La présidente leva la tête d’un air distrait et lui demanda de modifier elle-même le discours. Elle avait autre chose en tête que les problèmes de crédibilité de sa ministre de l’Intérieur.

Depuis le début de la campagne des législatives elle avait à faire au président de l’UMP qui lui avait promis, le soir de son élection, « d’incarner une opposition loyale, mais infatigable » car malgré son respect et ses félicitations exprimés en direct il avait lâché : « ne comptez pas sur moi pour vous laisser tranquille un seul instant ! »

Il avait été beau joueur, mais il avait largement tenu sa promesse, en lui menant une guerre impitoyable à l’assemblée nationale, dans laquelle l’UMP était majoritaire jusqu’à ce matin.

Elle avait voulu aller vite et ne pas attendre le résultats des législatives pour démarrer son action. Un de ses premiers gestes symboliques avait été de supprimer l’article 49-3 qui permettait l’adoption de lois sans vote à l’assemblée.
Depuis ce jour, chaque loi presentée par le PS faisait l’objet de multiples amendements et devenait l’objet d’une empoignade au Palais Bourbon. Seules les réformes institutionnelles avaient été votées à l’unanimité.

La suppression du 49-3, notamment, la modification profonde du rôle du premier ministre, devenu une sorte de « premier violon » au gouvernement, le président ou la présidente étant désormais en première ligne.
Et bien sûr, la déclinaison de la « démocratie participative » chère à l’ex-présidente de la région Poitou-Charentes. Le recours au référendum serait systèmatique pour les sujets de société et ne serait plus utilisé pour les réformes institutionnelles. Le gaullisme était mort et enterré.

Maintenant que les résultats étaient officiels elle allait avoir besoin des voix des nouveaux élus Verts pour réformer le sénat qu’elle comptait fusionner avec le Conseil Economique et Social.

Encore occupée à rélechir à la façon dont elle allait présenter les choses à Voynet, elle entendit son téléphone sonner. C’était son « premier violon ».

Lundi 18 juin 2007
12h15

Villiers était dans une forme éblouissante, ses deux succès électoraux l’un après l’autre et le plaisir d’avoir supplanté Le Pen l’avaient mis dans une sorte « d’état de grâce » personnel.

Son sourire n’est toujours pas passé au moment où il pousse la porte du « Fleur de Lys » où il doit déjeuner avec les nouveaux députés de son parti.

Il y aura beaucoup d’anciens lepénistes autour de la table de la victoire et ça, Villiers, ça le met particulièrement en joie.

Lundi 18 juin 2007
18h20

Le commissaire Planchon ramassait ses affaires sur son bureau lorsqu’il entendit un fax arriver dans le bureau de sa secrétaire, qui, naturellement, était déjà partie chercher ses enfants à la sortie de l’école depuis belle lurette…
– Connerie de 35h, putain !
râla-t-il en allant, malgré tout, dans le bureau de sa secrétaire.

Le bruit du fax, il l’entendait tout le temps en ce moment et les fax étaient toujours écrits et signés de la main même de Souad Lambert.

Qu’elle soit à la fois femme et musulmane, ça il s’en foutait éperdûment.
Mais qu’elle soit en permanence derrière son dos, qu’elle lâche son nom à la presse comme elle l’avait fait dès le soir de sa nomination (pour le forcer à obtenir des résultats rapides probablement) et qu’elle le harcèle de ses fax en permanence, ça, ça lui faisait péter les plombs, au commissaire Planchon !

J’en ai ma claque de la beurette !
grommela-t-il en arrachant le fax de l’appareil.

Sauf que le fax ne venait pas de la Place Beauvau. Le commissaire tenta de lire l’écriture grossière mais il avait laissé ses lunettes sur son bureau.

Lorsqu’il fut de nouveau assis à son bureau et qu’il réussit enfin à lire le contenu du fax, son sang se glaça dans ses veines.

Il aurait mieux fait de partir plus tôt, finalement, il aurait ainsi laissé quelqu’un d’autre appuyer sur le bouton rouge de son téléphone pour prévenir « la beurette » que le vent de l’histoire s’était trompé de sens.

– *** –

 

4. Un Secret bien gardé

Mardi 22 avril 2008
10h05

Dans son bureau new-yorkais, Irénée Auriol, finissait de lire le mail de son vieux copain Vincent.

Celui-ci lui annonçait qu’il avait refusé tout poste dans l’équipe de Royal, Peillon ou Hollande et qu’il était retourné dans son Poitiers natal où il était désormais juge de proximité. Irénée eût beaucoup de mal à s’intéresser aux anecdotes de Vincent sur ses nouvelles fonctions et ressentit un petit pincement au cœur en repensant au passé.

Mais Vincent finissait son mail en indiquant qu’il irait tout de même à la conférence de presse que Delanoë organisait le soir même pour mettre en scène sa nouvelle candidature à la mairie de Paris. Il ironisait sur le choix de la date, en s’empressant d’en déduire une de ses fameuses théories qui se révèlerait probablement juste par la suite.

Irénée sourit rêveusement. On était à cinq mois des municipales.

Les élections municipales de 2001 avaient, aux exceptions notables de Paris et de Lyon, tourné particulièrement à l’avantage de la droite. L’habitude, ancrée depuis 1981, de congédier régulièrement le camp en place au profit de l’autre, promettait de beaux succès à la gauche française, d’autant plus qu’elle était, au moins provisoirement, debarrassée de son extrème.

Les socialistes n’hésiteraient évidemment pas à mettre ces victoires prévisibles sur le compte de l’excellente gestion de leur équipe en place depuis 2007.

Irénée avait conservé des contacts amicaux avec Sarkozy, qui s’était montré royal, si on ose dire, après l’avoir licenciée. Il avait décroché plusieurs fois son téléphone pour placer sa bilingue ex-chef de campagne dans un journal politique américain.

Elle l’avait eu souvent en ligne depuis et avait été gourmande de toutes les informations qu’il pouvait lui donner sur les dessous de la vie politique française. Elle s’était esclaffée au récit des ralliements de dernière minute au président de l’UMP et l’avait largement aidé à minimiser la défaite des législatives « ils sont peut-être un peu moins nombreux mais en tout cas, ils roulent tous pour toi »

Quand « Nico » lui avait raconté la préparation des municipales, Irénée avait nettement moins ri. Et elle avait même été contente, à cet instant, de ne pas avoir de responsabilités dans cette campagne.

Mardi 22 avril 2008
16h05

Au même moment, dans la salle d’attente de son médecin généraliste la Ministre de l’Intérieur rédigeait quelques notes rapides à destination de la présidente.

S’attendant à être interrogée ce soir, lors de sa conférence de presse mensuelle, sur l’attentat de l’an dernier, Royal lui avait demandé une note courte reprenant les principaux élements de l’enquête et son heureux dénouement.

Souad Lambert avait beau être novice dans le monde politique, elle n’en était pas pour autant idiote et elle savait pertinemment qu’elle devait son poste à la vague d’émotions qui avait été declenchée par l’attentat à la bombe qui avait rasé le siège du Conseil Français du Culte Musulman (C.F.C.M.), dans ce qui était, un an plus tôt, le 268 de la rue Lecourbe, à Paris.

Elle se souvenait dans ses moindres détails de cette soirée électorale funeste au cours de laquelle les télévisions avaient passé en boucle les témoignages des survivants et les larmes des familles des 125 défunts et des 315 blessés.

Le fait que l’attentat ait immédiatement été revendiqué par une cellule française de la nébuleuse intégriste Al-Qaïda, avait bouleversé les clichés en vigueur à l’époque sur les musulmans.

La population française s’était mise, tout d’un coup, aux côtés de ses concitoyens, focalisant sa « peur de l’étranger » sur ceux qui voulaient prendre le pouvoir dans un occident démocratisé et « infidèle ».

Les jours qui avaient suivis avaient montré des milliers de français, de toute couleur, race ou religion, déposer des gerbes de fleurs sur les vestiges de la seule institution républicaine dirigée par des musulmans.

Souad Hamkachera, présidente de l’université Paris X de Nanterre, avait alors été contactée par un homme de Royal, qui portait le nom d’un président de la IVème, Auriol (ou bien Coty, quelle importance ?), pour intégrer l’équipe gouvernementale.

Quand elle avait su le poste qui lui était proposé elle avait fait aussitôt remarquer qu’il était malvenu qu’elle soit, comme le voulait la tradition gouvernementale, également ministre des Cultes.

Une fois ce détail réglé – les Cultes avaient été confiés au ministre de la Culture – elle avait pris le nom de son mari, afin, disait-elle, de ne pas méler l’université de Nanterre à ses nouvelles fonctions. Ses anciens collaborateurs eux, jugeaient plutôt que ses ambitions politiques personnelles auraient probablement été compromises avec un nom comme Hamkachera. Elle avait, il est vrai, accepté très vite d’entrer au gouvernement.

La suite, tout le monde la connaissait, les musulmans avaient fait la différence au moment de l’élection de Royal et celle-ci, grâce aux voix de l’UMP, avait fait voter, dans la première semaine de sa prise de fonction, une « loi de rattrapage laïc » obligeant les communes de plus de 3.500 habitants à faire don de bâtiments municipaux afin d’y héberger des mosquées.

Ce débat, impossible plusieurs mois auparavant, avait été d’une déconcertante rapidité.

Il faut dire que la droite et la gauche étaient d’accord – Sarkozy avait même proposé, en son temps, d’amender la loi de 1905 afin que l’Etat puisse financer directement la construction de mosquées.

Royal avait commencé par une intervention solennelle au cours de laquelle elle avait rappelé les origines judéo-chrétiennes de la France et les valeurs fortes que la fille ainée de l’Eglise avait su tirer de ses traditions : laïcité, égalité homme-femme, liberté de la presse, liberté d’expression, liberté de culte, place centrale de la famille et… monuments catholiques, construits au cours des siècles avec l’argent des impôts, faisant d’eux des joyaux de l’histoire architecturale française.

Elle avait alors indiqué qu’elle n’était prête à transiger que sur ce dernier point, et que toute tentative de remettre en question n’importe lequel des autres points, appelerait un réflexe de défense, guerrier si nécessaire.

– Il est temps de défendre nos valeurs ! avait-elle martelé pendant sa campagne.

Cette phrase trottait encore dans la tête de la ministre.

Mais l’appel du commissaire Planchon et leur entrevue nocturne quelques mois plus tôt, avaient entièrement sapé l’origine de cette accélération de l’Histoire de France…

Mardi 22 avril 2008
16h05

Chirac s’ennuyait au château de Bity depuis près d’un an.

Après une carrière exceptionnelle qui lui avait permis d’occuper – 40 années durant – les postes politiques les plus prestigieux (maire, député, président-fondateur d’un grand parti, ministre, puis premier ministre et président) il avait le plus grand mal à appréhender ses nouvelles conditions de vie.

D’une main lasse il zappait entre les différentes chaînes du satellite qu’il s’était fait poser pour lutter contre l’ennui et il tomba sur la fête d’intronisation de Delanoë sur LCI.

Le cocktail mondain surfait, les discussions hypocrites, la horde de prétendants qui courraient autour de lui rappela à Chirac le bon côté des campagnes : l’adrénaline, et le mauvais : les cons.

Pendant 40 ans il s’était arrangé pour que les agissements de ces derniers, lui « gratte une couille sans faire bouger l’autre » mais il se rendait compte que toutes ces mesquineries lui étaient désormais évitées et qu’il ne s’en portait pas plus mal.

Et il en avait entendu dernièrement. Outre qu’on le compare à Giscard, ce qui lui était insupportable, on lui avait aussi reproché d’avoir dissout l’héritage du général de Gaulle, d’avoir tué la fonction présidentielle gaullienne et d’avoir détruit le groupe gaulliste à l’UMP.

Pour ce dernier reproche, il s’en balançait passablement, de toutes façons.

A Alliot-Marie maintenant de faire la danse du ventre autour des cendres du gaullisme !
avait-il lançé à un des rares journalistes qui était venu le visiter ici.

Mais c’est quand le visage de Panaffieu – rivale proclamée de l’actuel maire – apparût à l’écran, en déclamant que c’était désormais « le tour des femmes de faire de la politique » il se dit qu’il était temps pour lui de tourner la page. Si même sa « Fanfan » se mettait à être con…

Il éteignit la télévision et descendit au rez de chaussée pour accueillir sa fille Claude et ses deux enfants. Grand-père… voilà un rôle qu’il pouvait tenir désormais.

Mardi 22 avril 2008
16h05

Dans la demeure familiale Roger Planchon lisait la presse sur Internet.
Il était toujours friand des enquêtes en cours et des scandales politiques ou financiers de son pays.

Mais il ne regrettait pas d’avoir « rendu son tablier ». Et il avait ses souvenirs…
Il n’était pas prêt d’oublier l’appel qu’il avait passé à sa ministre le 18 juin 2007.

Un peu perturbé, il ne s’était pas montré très clair dans un premier temps « Al-Qaïda n’a rien fait ! ».

Tout à fait au courant du fait qu’Al-Qaïda n’avait rien d’une organisation innocente, sa ministre de tutelle avait compris que la suite de cette conversation ne pourrait pas se passer au téléphone. Elle l’avait aussitôt fait chercher par un chauffeur du ministère, par souçi de discrétion.

L’entrevue qui s’en était suivie devait marquer pour toujours les deux protagonistes, pourtant à priori peu disposés à passer du temps ensemble.

En effet, si Souad Lambert avait été assurée de sa compétence, elle le voyait comme un fonctionnaire poussiéreux et lent, et était très proche de lui retirer l’enquête.
Il ne l’avait su que par la suite.

Cette soirée leur avait montré à quel point ils s’étaient trompés l’un sur l’autre.


Mardi 22 avril 2008
16h05

Ce soir, après le « Da Vinci Code » – inédit en clair , vous retrouverez Christine Ockrent et son émission « France Europe Express », elle aura pour invité le premier ministre Vincent Peillon, dans un instant la suite de nos programmes…

« Pauvre Peillon » pensa Vincent Coty, confortablement assis sur son fauteil en cuir en attendant que sa jeune épouse, Isabelle, vienne le rejoindre pour regarder leur série de l’après-midi, « il va passer une mauvaise soirée ».

Il chutait encore dans les enquêtes d’opinion, il était la cible de LVG (la vraie gauche) le nouveau parti d’Emmanuelli (lequel n’avait pas conservé beaucoup de respect pour son ancien allié), il devrait commenter la remontée dans les sondages de la présidente (elle bénéficiait d’un état de grâce qui ne s’était toujours pas démenti près d’un an après son élection – un record) et donner sa position sur les moteurs à hydrogène (lui qui avait été accusé d’avoir cedé à la pression des grands groupes pétroliers).

« Après tout, le bon côté de la Vème c’est que le premier ministre serve de fusible, non ? » pensa Vincent en gobant une olive.

Isabelle entra dans la pièce avec un large sourire. « C’est commençé ? »

Mardi 22 avril 2008
16h15

La rumeur continuait à enfler dans la rue du Cherche-Midi, où Souad Lambert continuait d’attendre son tour en rêvassant…

Avez-vous la certitude qu’il s’agit bien d’un groupe d’extrème droite, Planchon ?

Oui, ils sont connus de nos services et ils donnent des détails troublants qui n’avaient jamais été divulgués à aucun de mes collaborateurs, Madame. Il savent dans quelle pièce a été posée la bombe et à qui appartiennent les dents que nous n’avons jamais identifiées…

Un kamikaze ? avait-elle demandé.

Apparemment, oui.
Elle était restée pensive quelques instants.

Sauf votre respect, Madame la Ministre, que comptez-vous faire ?

Je vais vous demander de les arrêter par tous les moyens, Planchon.

– J’entend bien, avait-il répondu, et j’ai déjà lancé mes hommes sur la piste du numéro de fax, mais je veux dire, allez vous livrer cette information à la presse, au nom de la verité ?

Ils s’étaient regardés silencieusement pendant un long moment, se jaugeant tout en commençant à éprouver un certain respect l’un pour l’autre.

Elle avait compris alors pourquoi Planchon avait toujours réfuté la piste islamiste et donc plutôt mollement suivie, et lui avait été impressionné par le calme de cette jeune femme, dont il commençait à entrevoir les intentions.

La verité tout le monde s’en fout, Planchon, et vous le savez bien, avait-elle fini par répondre.

Les haines raciales et religieuses s’étaient estompées, la France avait affirmé son indépendance culturelle, ses valeurs, les différentes religions étaient entrées dans une phase de tolérance et de respect sur le territoire national et les difficultés d’intégration du modèle français avaient quasiment été gommées par la bonne volonté populaire.

Qui étaient-ils tous les deux pour remettre en question la suite d’événements qui avait conduit un pays à redevenir fier de lui et de ses valeurs ?

Ils s’étaient quittés sans prononcer un mot supplémentaire.

Mardi 22 avril 2008
16h15

Sofian Maliki, s’apprêtait à partir à la mosquée pour la prière de l’après-midi.

Dans d’autres endroits du monde, le muezzin l’aurait prévenu mais à Paris cette tradition n’existait pas. Ou peut-être pas encore…

Sofian ne s’en préoccupait pas beaucoup d’ailleurs. Depuis qu’il avait été élu à la présidence du CFCM, porté par le courant musulman le plus moderniste au sein de l’islam de France, il avait montré un grand respect des traditions françaises, voire même des traditions catholiques (car si le muezzin n’appelait personne à la prière du soir, l’église sonnait de toutes ses cloches tous les dimanches matins pour appeler les catholiques à la messe).

Il savait qu’il y avait là deux poids et deux mesures, et que la laïcité française composait toujours avec ses origines catholiques, mais il savait aussi, que, depuis peu, tous les français, musulmans ou non, en étaient conscients et qu’un jour, probablement proche, toutes les religions de France seraient traitées sur un pied d’égalité.

Bien sûr il restait quelques paranoïaques de l’invasion islamique, bien sûr il restait quelques musulmans « jusqu’au boutistes » mais le nouveau président du CFCM savait qu’une nouvelle génération était en train de grandir, une génération qui n’aurait jamais connu la discrimination. Et tous les petits français de cette génération allaient tranquillement changer les choses.

Sofian se voulait le premier d’entre eux.

Mardi 22 avril 2008
16h20

Toujours dans la salle d’attente de son médecin généraliste, Souad Lambert sourit en relisant ces vieux articles qu’elle soupçonnait son médecin de conserver précieusement dans le seul but de lui être agréable.

CFCM : les coupables enfin sous les verrous.
C’est un grand moment pour la France ! Les quatre islamistes intégristes, se réclamant d’Al-Qaïda, qui avaient perpetré l’attentat terroriste du 22 avril au siège du CFCM ont été arrêtés ce matin au terme d’une enquête exceptionnelle qui avait commencé le soir même de ces tragiques événements. Le commissaire Planchon, qui a pu démasquer les coupables, nous a indiqué qu’il avait découvert les restes d’un cinquième homme, mort dans l’explosion, ce que les coupables ont confirmé.

C’est au moment où les terroristes tentaient de rejoindre la Potomanie, petite région indépendante au sud de la République Tchèque, que Planchon, accompagné d’hommes de la police potomane les a interpellés […]

Aucune photo de ces hommes n’a été diffusée à la presse et aucune information concernant l’identité des terroristes n’a filtré. « Nous devons être particulièrement discrets dans cette affaire, qui a déchaîné les passions, vous le comprenez bien » a indiqué le commissaire Planchon, arguant de la securité nationale […]
Le Monde. 03.07.2007

Planchon : une retraite bien meritée
Le commissaire Planchon, promu Chevalier de la Légion d’Honneur par la présidente Ségolène Royal, a demandé à ce que cette distinction lui soit accordée par les mains de la Ministre de l’Intérieur, Souad Lambert, en expliquant qu’elle était « la seule à pouvoir reconnaître le service qu’il a rendu à la Nation ». Quelle fidelité !

L’impétrant a également précisé qu’il ferait valoir ses droits à la retraite dans les tous prochains jours, jugeant qu’il en avait assez fait. On le comprend et, selon la formule consacrée, on lui souhaite une « longue et heureuse retraite »….
Paris Match. 15.08.2007

Dans la rue, une manifestation d’étudiants bloquait la circulation depuis plusieurs heures.

Scandant leur opposition au dernier projet gouvernemental au cri de « Hamon ! Trop con ! Démission ! », les jeunes défilaient avec des masques de squelette, représentant la mort de leur avenir professionnel.

Son collègue de l’éducation avait du souçi à se faire mais n’était-ce pas le signe que la vie démocratique avait enfin repris ses droits ?

– *** –

C’EST ARRIVÉ APRÈS

Françoise de Panaffieu a été designée candidate de l’UMP contre Delanoë en 2008.

Nicolas Sarkozy plaide pour la suppression de l’article 49-3 (06.04.2006)

Le programme du PS pour la présidentielle de 2007 contient explicitement la suppression de l’article 49.3 (juin 2006).

« Le 21 avril a été un accident », soutient M. Le Gall, qui fut l’un des rares politologues à pointer la possibilité d’un Le Pen au second tour de 2002. « Je crois à une autorégulation du système. » « En 2002, Jospin était premier ministre. Aujourd’hui, la gauche est dans l’opposition, et Chevènement ne sera pas candidat, ce qui donne un appel d’air », soutient-il. LE MONDE 07.07.2006

Dominique Voynet est désignée candidate des Verts pour la présidentielle 2007. LE MONDE 18.07.2006

Ségolène Royal est désignée candidate du P.S. pour la présidentielle 2007. 16.11.2006

Nicolas Sarkozy (estimation à 30%) et Ségolène Royal (estimation à 25%) sont « qualifiés » pour le second tour, Le Pen chute (estimation 11%). 22.04.2007

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