1. L’Avenir

« Putain, il en est où ce chemin de fer ? On boucle dans une heure ! Je vous paye tous pour vous astiquer le poireau ou quoi ? »

Derrière son écran d’ordinateur, Hélène Duteil releva la tête. Elle avait beau entendre la voix tonitruante de son patron à longueur de temps, elle avait du mal à s’habituer à l’interminable collection de grossièretés qu’il utilisait en permanence.

Elle avait découvert ce que l’expression « travailler dans l’urgence » cachait de stress, d’adrénaline, de cafés infects et de cigarettes mal éteintes depuis qu’elle travaillait à « L’Avenir ».

Ca faisait dix ans qu’elle vivait dans cette ambiance et elle avait appris au cours de cette période qu’elle adorait ça.

Après être sortie de l’université sans savoir le moins du monde ce qu’elle ferait « quand elle serait grande », elle avait trouvé, par hasard, un job de pigiste dans un petit journal qui essayait de se lancer sous le nom de « L’Avenir ». Personne ne lui en promettait, d’ailleurs.

Quelques années plus tard, après avoir gravi un à un les échelons de l’entreprise, elle avait gagné l’estime de son patron – ou tout du moins son respect – l’homme étant toujours fasciné par sa régularité et par son calme. Certaines collègues persiflaient qu’il le soit peut-être aussi par son avantageuse poitrine.

Son style d’écriture avait joué aussi, évidemment. Car le poste qu’elle occupait aujourd’hui, à seulement 34 ans, était particulièrement envié par ses collègues.

Elle était éditorialiste.

On ne pouvait pas dire que ça faisait la joie de ses parents en revanche, qui avaient toujours voulu la voir avocate, notaire ou diplomate.

Elle ne comptait plus les fois où ceux-ci, au cours de déjeuners dominicaux interminables, lui avaient prodigués les meilleurs conseils pour quitter son emploi et entamer, enfin, sa licence de droit. Sans même revenir sur le fait que le reste de la conversation tournait principalement autour des jeunes catholiques célibataires de la ville et de l’horloge biologique féminine qui ne lui ferait pas plus de cadeaux qu’à une autre. Ce qui l’agaçait encore plus.

Arrivée au terme de la pénultième correction de son éditorial du lendemain, entièremement consacré à la première élection, en France, d’une femme à la présidence de la République, elle se décida à aller affronter le regard lubrique de son patron.

Pour la sixième fois de la semaine, Ivan Lubin profitait des cours de l’Université de Sciences Humaines négligemment assis sur le gazon, devisant gaiement avec de jolies camarades féminines.

C’était bien là tout son problème à Ivan : les filles.

S’y étant interessé fort tard, par goût pour les camaderies masculines un peu potaches – ainsi que par la grâce d’un appareil dentaire rivé sur ses ratiches pour ce qui lui avait semblé une eternité – il croyait, comme beaucoup de garçons, qu’il avait un retard insurmontable à rattraper.

De plus il aimait vraiment beaucoup l’idée de ce qu’il pourrait leur faire à toutes ces filles. Matin, midi et soir. Il y pensait tout le temps.

Alors, du coup, le travail à l’université lui paraissait un peu barbant et moralisateur, et les papoteries inutiles avec les demoiselles avaient le charme des plus belles promesses à l’inverse des monologues pédants entendus dans son amphithéâtre.

De plus, il commençait tout juste à s’apercevoir qu’il avait des atouts dans cette partie cruelle, et essayait patiemment d’en développer le potentiel.

Il était plutôt mignon, avec un regard intelligent et il arrivait toujours à mettre à l’aise ses proies en les énivrant de sa belle voix grave.

Mais celles-ci se transformaient souvent en chasseuses sans merci et lui, anxieux et maladroit, se retrouvait dans la peau d’une proie dévaluée par sa trop grande disponibilité. Il était finalement delaissé par ces amazones ferventes de batailles plus difficiles à gagner.

Mais depuis quelque temps les choses se passaient mieux et il venait même de rencontrer cette fille, Rachel, qui était à l’instant même en face de lui, accompagnée de quelques uns de leurs camarades buissoniers.

Il l’avait reperée dans l’amphi assez vite après le début de l’année et avait tenté de l’aborder à plusieurs reprises, sans jamais, finalement, faire le premier pas.

Un jour, après des partiels particulièrement navrants pour lui, elle s’était très gentiment chargée de briser la glace en l’invitant à rejoindre sa bande dans un café bruyant à deux pas de la fac. Histoire de fêter la fin des révisions.

Il avait accepté, rougissant, et n’avait cessé de la dévorer des yeux sans se rappeler du moindre conseil de ses Don Juan de potes. Il avait pris un air de plus en plus stupide au fur et à mesure qu’il gardait la bouche ouverte n’arrivant pas à dire quelque chose de drôle, de gentil ou même de spirituel.

Le français lui apparaissait, dans ce contexte particulier, comme une langue étrangère particulièrement inhospitalière et dangereuse.

Heureusement que Rachel prenait toujours l’initiative de relançer la conversation.

Les parents de Rachel travaillaient dans une association qui avait eu besoin, il y peu, de jeunes vendeurs de rues très disponibles et très endurants, et elle avait eu la bonne idée de lui en parler au moment où il hésitait entre les pâtes au beurre avec ou sans sel, et qu’il envisageait seulement la solution de se chercher un « petit mi-temps peinard ».

Tout ça les avait rapprochés et il arrivait maintenant à lui dire quelques mots dont l’assemblement dans une phrase avait un sens compréhensible pour elle.

Leurs rapports continuaient lentement de s’améliorer.

Jacques Neuville traînait ses baskets rouges sur l’asphalte de la rue qui croisait la sienne, rentrant péniblement de l’école.

Ce n’est pas qu’il aimait particulièrement y être, à l’école, mais il aimait encore moins rentrer à la maison. En tout cas quand son père l’y attendait.

Au moment des vacances de Noël, son père était revenu d’une de ses fameuses longues absences que sa mère appelait poliment des « grandes vacances » et ne semblait pas pressé de repartir. Il était revenu encore plus méchant, vulgaire et violent qu’il ne l’avait jamais été auparavant

Jacques ne comprenant pas comment lui plaire, il le laissait l’ignorer du mieux qu’il pouvait, se méfiant des foudres qui ne manquaient jamais de s’abattre sur lui au moment où son père prenait malencontreusement conscience de son existence.

A 13 ans, Jacques préferait rester dans sa chambre, occuper tantôt à lire de la science-fiction tantôt à s’inventer un avenir radieux, peuplé d’admirateurs inconditionnels.

Dans son paradis personnel il était Jack Newton, avait une voix de miel, et chantait des chansons d’amour dégoulinantes, de la veine de celles que sa mère passait sur son vieux mange-disque à la cave. Mais en mieux.

Lorsqu’on a passé les trente-cinq dernières années à gérer le quotidien d’un chef d’entreprise robuste et dynamique et que ce mari infatigable meurt brutalement d’une crise cardiaque, on a sans doute du mal à imaginer ce que veut dire « avoir du temps pour soi ».

Mais on comprend vite l’insoutenable solitude qui se tapit derrière cette expression supposément légère et optimiste.

Ainsi, Yvonne Lambert, n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle pourrait bien faire seule et commençait doucement, après six mois passés à vivre en ermite, à faire ses premiers pas de veuve en dehors de sa maison.

Elle n’avait pas beaucoup été soutenue par ses proches au cours de ce deuil douloureux.

Ce sont les voisins les plus inattendus qui étaient finalement passés prendre de ses nouvelles, avaient proposé de tondre le gazon, de repeindre la barrière ou de vider le grenier.

C’est à ce moment-là qu’Yvonne avait vu qui étaient ses vrais amis, et maintenant qu’elle était en mesure de sortir de chez elle sans s’effronder au beau milieu de la rue, elle leur réservait chacune de ses escapades journalières.

A son tour, elle avait aidé ces gens dans leurs projets, traditionnellement composés de distribution de soupe chaude dans la rue, de repas dans les gymnases ou de couvertures les nuits d’hiver.

Elle avait trouvé là des projets, des gens pour qui elle était importante, généreuse, utile et des gens tout simplement reconnaissants.

Aider son prochain c’était finalement si facile et si prenant qu’elle avait envie de s’y impliquer de tout son être.

En sortant de « L’Avenir », Hélène s’engouffra dans un métro bondé, et supporta de longues minutes l’haleine, le bruit et les incessantes bousculades de ses camarades d’infortune.

Elle descendit à la station « Temple » de la ligne 6 et remonta la rue Pierre-Desproges vers une petit bâtiment discret, en face d’un parc.

Au beau milieu d’une phrase si agréablement tournée et joliment dite par Rachel, Ivan se figea en constatant que ce boulot qu’elle l’avait aidé à obtenir, il allait encore y arriver en retard. Il s’excusa confusément et monta sur son vélo pour filer vers le Grand Parc où ses nouveaux employeurs devaient l’attendre avec une impatience polie, mais visible.

Au cours de cet après-midi interminable, où elle avait tellement recuré la maison qu’elle se demandait déjà ce qu’elle trouverait à faire le lendemain, Yvonne entendit enfin 17 heures sonner au clocher de la rue des Rosières.

Elle alla vers l’escalier pour descendre rejoindre son taxi.

Lorsqu’on approchait du petit bâtiment discret qui trônait depuis des siècles devant le Grand Parc, on apercevait une grande croix qui était sculptée sur la majestueuse porte d’entrée. Ce n’était pas surprenant dans la mesure où une pancarte sur le mur indiquait qu’il s’agissait d’une église.

Mais ce qui était surprenant c’était la phrase qui était gravée sur le dos de la même porte, et qu’on ne pouvait pas rater, une fois le seuil franchi et la porte refermée :

« Dieu n’existe pas ».

– *** –

2. Les Atlantes

« car en realité, nous descendons tous des humains qui peuplaient l’Atlantide avant sa destruction, il y a 11 607 ans. »

C’est à ce moment-là qu’Hélene Duteil releva la tête, réalisant qu’elle avait un peu décroché depuis que l’orateur avait commençé à détailler sa théorie.

Son allocution avait commencé par un certain nombre de scènes de la vie quotidienne qui nous gênent, nous frustrent ou nous font souffrir alors que le simple fait de s’aimer et de se considérer comme le centre de sa propre vie permettait de tout voir avec des yeux plus lucides et ainsi de se créer une vie meilleure.

Beaucoup des conseils qui avaient été donnés pour arriver à cet état de lucidité étaient très pertinents mais Hélène avait déjà lu ce genre de choses dans des magazines féminins ou dans des livres de développement personnel.

Il semblait pourtant que beaucoup de gens dans l’assistance se soient sentis libérés à un moment ou un autre de la démonstration de l’orateur, qui avait désormais l’attention de toute la salle.

Hélène se remit à écouter la théorie de la chute de l’Atlantide.

Il en ressortait, en resumé, que les atlantes avaient developpé une civilisation supérieure à la nôtre notamment sur les plans scientifiques et spirituels.

Ils maîtrisaient le clônage humain, avaient découvert – entre autres – l’immortalité, la cryopréservation, la télépathie et maîtrisaient si bien la télékinésie que toute sorte de carburant était inutile à leur quotidien.

Ils avaient également mis au point une bombe à hydrogène capable de congeler toutes les matière terrestres connues.

Or, la civilisation atlante ayant en permanence le besoin de tester ses nouvelles inventions, la bombe à hydrogène avait été testée.

L’expérience avait été un désastre amenant à la destruction totale de l’Atlantide ainsi qu’à une longue période de glaciation dont la Terre aurait pu ne jamais se remettre.

L’Atlantide était alors dirigée par un conseil de 19 sages qui avaient voté les essais de la bombe. Seuls 7 d’entre eux avaient voté contre à cause du risque terrible qu’ils faisaient prendre à leurs congénères.

L’avenir leur avait donné raison.

Lorsque la décision avait été prise, les sept sages, qui disposaient de fortunes personnelles considérables, avaient pactisé dans le plus grand secret pour construire une base satellitaire destinée à les accueillir pendant l’ère glaciaire.

L’ironie c’était que la seule façon de survivre à la glaciation était de vivre dans des caissons cryogéniques, c’est à dire en se congelant soi-même.

Les sept sages étaient montés à bord de leur base spatiale avec 490 femmes destinées à assurer la reproduction nécessaire à la réintroduction de l’homme sur sa propre planète.

Plusieurs siècles plus tard, alors que l’ère glaciaire était en train de prendre fin, les caissons cryogéniques, parametrés pour réveiller les atlantes, libérèrent les 497 survivants et survivantes qui redescendirent sur Terre.

Les sept sages s’étaient installés dans différentes parties du globe, ces endroits sont connus aujourd’hui sous les nom d’Afrique du Nord, Chine, Europe, Amérique du Sud, Israël, Scandinavie et Inde et ont fecondé régulièrement leurs 70 « épouses » afin de créer sept civilisations perennes.

C’est donc par besoin de preuves que l’humanité avait failli disparaître. Ce dont la Bible parlait en terme métaphorique avec l’histoire d’Adam et Eve dans les jardins d’Eden.

Eve avait besoin de preuves et avait commis l’irréparable en croquant dans la pomme alors qu’Adam, qui avait la foi, n’avait pas besoin d’éprouver la parole de Dieu ni de braver son interdiction.

Lorsque l’orateur eut fini, il donna la parole à une assistance plus ou moins sonnée et quelques rares doigts se levèrent pour poser des questions.

Il y a une chose que je ne comprend pas dans cette théorie. Pourquoi les atlantes, dont la civilisation était avancée, ont-ils pris le risque de faire sauter cette bombe ?

Comment est-ce possible de créer des minuteries capables de rouvrir des caissons cryogéniques après plusieurs siècles ?

Comment chaque civilisation a-t-elle pu se développer à partir d’un seul père, n’y avait-il pas un risque de consanguinité ?

Ces questions provoquèrent un sentiment de malaise chez Hélène.

D’autres lui semblaient plus immédiates : « Comment savez-vous tout ça ? » ou « Fumez-vous d’énormes pétards avant vos allocutions ? » mais elle se sentait incapable de formuler la moindre question.

Curieusement elle avait peur de passer pour une idiote.

Et pourquoi vos soi disant « atlantes » vous ont-ils delivré le message à vous ? Qu’avez vous de plus que les autres ?

Un silence glacial dans la salle tira Hélène de sa rêverie et elle écouta attentivement la réponse, qu’elle imaginait déjà cinglante.

L’orateur, avec un sourire un peu condescendant, lui répondit :

En verité, je sais moi ce que j’ai de plus que les autres. Et si vous aviez atteint un meilleur niveau de lucidité, vous sauriez ce que vous, vous avez de plus que les autres. Ce qui est une question plus intéressante, non ?

Je vous invite à étudier les écrits de notre prophète ainsi que tous les livres de science que vous trouverez et ainsi vous aurez peut-être des questions qui ne feront pas perdre de temps aux autres personnes dans cette salle.

L’homme ne semblait nullement contrarié par cette réponse et Hélène en fut surprise.

Mais elle n’eût pas le temps de se poser la question que déjà l’orateur annonçait une pause qui permettrait à chacun de se rapprocher des livres..

– …ils vous aideront à prendre la voie de la connaissance. Mais ceux qui les ont déjà lus, restez ici si vous le souhaitez, car nous vous réservons une surprise, ce soir.

La voisine d’Hélène se leva et lui demanda en souriant de la laisser passer. Elle devait avoir la cinquantaine et elle semblait à son aise. Elle alla se poster derrière le stand de livres.

Jacques Neuville avait 15 ans lorsque sa mère l’avait amené pour la première fois à une réunion des raëliens.

Il y avait découvert des gens qui ne le jugeaient pas, qui lui souriaient et qui s’intéressaient à lui, à sa vie, à ses idées, à son avenir.

Depuis la mort de son père, quelques mois auparavant, sa mère avait perdu le seul lien qui lui restait avec la realité et s’était lançée corps et âmes dans toutes les expériences occultes qu’elle avait pu expérimenter. Numérologie, voyance, tarot, hypnose régressive, religions reconnues ou non et avait fini par trouver son équilibre chez les raëliens.

Elle avait désormais des mœurs qui lui paraissaient un peu surprenantes mais il préférait cette mère active et heureuse plutôt que celle qu’il avait avant, desespérée et amorphe.

Elle s’était investie dans plusieurs projets en même temps et semblait en permanence à la recherche de quelque chose.

Elle disait qu’elle devait « avancer ».

Jacques n’était jamais parvenu à connaître les raisons de la mort de son père, car sa mère refusait obstinément d’en parler. Mais depuis cet événement tragique, il se sentait revivre.

Et sa nouvelle communauté l’aidait beaucoup à aimer la vie et les humains.

Il avait désormais des amis, des conquêtes féminines, il avait un petit boulot (il vendait des livres) qui lui rapportait un peu d’argent de poche et il s’était mis à lire des dizaines d’ouvrages sur les nouvelles églises dont le Raëlisme, mais aussi les Témoins de Jehovah, les Moons ou les Rose-Croix.

Il s’était ensuite interessé à l’Eglise de Scientologie et à son fondateur, Lafayette Ron Hubbard, qui avait écrit un livre que Jacques Neuville n’oublierait jamais.

A sa lecture, son bonheur, encore fragile, s’était évaporé brusquement.

Ivan venait pour la première fois à une réunion de l’Eglise Atlante.

Depuis des semaines qu’il vendait leurs livres, il n’avait jamais eu la curiosité de s’intéresser au sujet. Il faisait comprendre à ses « clients » qu’il faisait ça pour gagner sa vie et qu’il ne pouvait pas les renseigner sur leur contenu.

Un jour que Rachel s’était aperçue de sa réponse elle avait eu une expression étrange qui la rendait un peu moins jolie et lui avait conseillé d’aller à une des conférences de l’Eglise.

Depuis, à chaque fois qu’elle le voyait elle lui demandait s’il était allé à l’Eglise et sa réponse négative provoquait invariablement le même résultat.

Elle souriait tristement et tournait les talons.

Et maintenant qu’il s’était décidé à savoir ce qu’il vendait, il se retrouvait dans une salle si luxueuse qu’il se serait cru dans un palace et il écoutait un homme apparemment très intelligent et bardé de diplômes lui expliquer que tout le monde avait tort sur toute la ligne en parlant de l’histoire de l’humanité ou des religions. Sauf lui.

Mais il était passionné par cette histoire, dont il essayait de retenir les moindres détails afin d’épater Rachel dès que possible.

Il avait bien compris que « Dieu n’existait pas » – d’ailleurs il n’y avait jamais vraiment cru – et que les fondateurs de l’humanité étaient au nombre de sept.

Les noms qui leur avaient été donnés ensuite par les « primaires » – ceux qui n’avaient pas la connaissance de l’Atlantide et qu’on ne devait pas juger – étaient : Allah, Bouddha, Dieu, Viracocha, Yahvé, Odin et Brahmâ.

Et ils avaient eu droit à 70 épouses chacun. Et pas n’importe quelles épouses, hein.

Des femmes qui avaient été choisies parmi des milliers pour leur beauté, leurs formes parfaites, leur santé et leur intelligence. Et qui étaient obligatoirement vierges.

Le bonheur absolu, en somme.

De plus, debout au fond de la salle, une dizaine de créatures de rêves qu’Ivan avait crus mannequins, écoutaient l’orateur en souriant.

Elle étaient légèrement vétues, laissant deviner la générosité de leurs formes et portaient toutes un collier au bout duquel pendait une sorte de clé.

Il avait hâte que la réunion finisse pour pouvoir les aborder et leur demander ce que représentait leur collier. Histoire de briser la glace, quoi.

Yvonne se sentait heureuse quand elle était dans cette salle. Elle aurait accepté n’importe quelle tâche, même la plus ingrate, pour pouvoir être là au moment des « réunions d’accueil ».

Elle éprouvait toujours le même plaisir à voir entrer dans cette pièce des gens moroses, avec l’air terne et les voir repartir ensuite avec l’air vivant, parfois joyeux mais toujours plus sereins et plus sages.

Beaucoup s’étaient mis à pleurer ou à rire sans pouvoir s’en empêcher au beau milieu de l’allocution de Richard, l’orateur, qui était l’un des « Guides d’Accueil ».

Les gens étaient gênés par ce genre de manifestation mais Richard s’arrêtait toujours pour dire à la personne qui se libérait qu’elle ne devait pas hésiter. Que les émotions humaines étaient encouragées, ici, et qu’après des années à vivre dans le mensonge, la verité pouvait avoir des effets inattendus… mais toujours salvateurs.

Elle regardait l’orateur avec une adoration sans retenue, quand la jeune femme, qui était sa voisine dans la salle, l’aborda.

La réunion de ce soir était fascinante mais je dois vous dire que je n’ai pas envie de perdre de temps avec des généralités. Je voudrai un livre qui soit précis et qui me permette d’avancer rapidemment.

Comme nous tous, Madame, répondit-elle en souriant et en lui tendant la main.

Je m’appelle Yvonne, je suis à l’Eglise depuis quelques mois.

Oh excusez-moi, Hélène Duteil – c’est Mademoiselle – je viens pour la première fois.


Ivan se précipita de son siège pour aller près des « filles avec une clé », mais elles étaient en train de partir.

S’il vous plaît, vous ne restez pas ? demanda-t-il à l’une d’elle.

Elle lui sourit, lui toucha la main et, sans répondre, se retourna pour suivre les autres.

Elle n’ont pas le droit de parler aux non-initiés, lui murmura Yvonne en souriant.

Ivan la regarda avec l’air ahuri, et c’est Hélène qui posa la question qui leur brûlait les lèvres à tous les deux.

Qui sont ces filles ?

Ce sont les Sylphides, les épouses du prophète.

Devant ses interlocuteurs ébahis, Yvonne résuma son dernier cours d’Histoire de l’Atlantide, consacré au renouveau de la race atlante, qui lui avait permis de valider son niveau 2.

Hélène comprit que les Sylphides étaient les descendantes directes des 490 premières femmes et que le Prophète (lui même atlante) était le seul à pouvoir leur garantir une descendance qui ne soit entâchée d’aucune consanguinité.

Ivan comprit que ces femmes ne pouvaient s’offrir qu’à un seul homme et la suite lui avait complètement echappé.

Mais vous savez, Hélène, vous pourrez gagner un temps précieux en lisant Les Secrets de l’Atlantide ou La verité, enfin ! qui ont été écrits par notre prophète.

Hélène était en train de feuilleter l’un de ces deux livres, perdue dans la foule de pensées qui lui paralysait le cerveau lorsqu’une salve d’applaudissement et de cris se mirent à retentir dans la salle.

 

Miro était arrivé, les Sylphides l’entouraient.

Il leva la main, ce qui eut pour effet de plonger la pièce dans un silence absolu.

Il salua l’assemblée dans une langue étrangère et se lança dans une litanie de phrases curieuses que l’assistance se mit à répeter avec lui.

Certains mots ressemblaient au français, d’autres à l’anglais, à l’arabe ou au latin et l’ensemble semblait contenir des mots appartenant à des langues plus anciennes.

Hélène et Ivan s’aperçurent qu’Yvonne avait rejoint la psalmodie.

Ils se regardèrent, sans mots.

Puis tout s’arrêta et la salle fut de nouveau plongée dans un silence total.

Pendant plus d’une minute, Ivan se dit qu’il devrait sortir, prendre ses jambes à son cou et rentrer chez lui. Ces gens étaient visiblement cinglés.

Mais Miro reprit la parole et expliqua que les Grands Anciens étaient heureux de leur Eglise, de son émergence dans la société civile, raconta des anecdotes de sa vie de prophète et rappela la necessité de sa mission : parler aux « primaires » à travers les médias afin de les mener vers la voie de la lucidité.

Hélène n’avait jamais entendu parler de l’histoire des « Atlantes », mais elle connaissait, en revanche, le discours de Miro pour l’avoir entendu ou lu régulièrement dans les médias.

Mais mes frères, je dois vous faire part d’une nouvelle alarmante.

Vous savez déjà que les primaires tentent de nous faire passer pour une secte et moi-même pour un gourou ?

Qu’ils vous prennent pour des ignorants et essayent par tous les moyens de vous remettre dans le chemin de la pensée paranoïaque qui est la leur ?

Hé bien, aujourd’hui, dans notre Eglise, des hommes et des femmes viennent à notre rencontre dans le seul but nous espionner et d’inventer des histoires rocambolesques destinées à nous discréditer dans l’opinion publique.

 

Ils vous salissent !

Méfiez vous de ces gens, mes frères, ceux qui posent trop de questions sont souvent des traîtres. Apprenez par vous mêmes et ne doutez jamais des Grands Anciens. Ils vous parlent par ma voix. Ils m’aident à démasquer les traîtres lorsque leur présence nuit à leur Eglise.

Le caractère irrationnel de cette phrase, et toute la paranoïa qu’elle y percevait auraient du éviter à Hélène de se sentir mal à l’aise, mais depuis que Miro avait perçu sa présence dans la salle, il finissait chacune de ses phrases en la regardant fixement, et elle ne savait plus quelle attitude adopter.

Elle se mit à rougir et Miro détourna son regard.

La partie s’annonce difficile, pensa-t-elle, il va falloir jouer serré.

– *** –

3. Le Baptême

De retour chez elle après cette soirée étrange, le premier geste d’Hélène fut d’aller se servir un verre de vin blanc qui devait lui permettre de rassembler ses esprits.

Rien n’aurait pu la préparer à ce qu’elle avait entendu ce soir.

Miro avait une façon très particulière d’attirer de nouveaux fidèles dans son Eglise. Il profitait de toutes les occasions de se montrer à la télévision, dans les journaux, dans les soirées mondaines, pour parler de spiritualité, de développement personnel, de stages de survie ou d’hypnose régressive.

Il se présentait comme un « guide de l’esprit » et offrait ses services dans des émissions de télé-realité, comme soutien aux victimes de catastrophes naturelles ou de longues maladies.

Jamais elle ne l’avait entendu prononcer les mots « atlante » ou « Grands Anciens » en dehors de son église.

Elle avait toujours eu des doutes sur l’histoire de Miro, sur ses diplômes ou sur les aventures extraordinaires qu’il disait avoir vécu et elle avait juste voulu creuser un peu.

Comme beaucoup d’autres personnages un peu farfelus mais charismatiques, il attirait des gens qui étaient à la recherche de repères, de spiritualité et d’ordre que les religions ou les politiques étaient devenus incapables de leur offrir.

Et c’était ce qui intéressait Hélène. Vers qui se tourne-t-on aujourd’hui quand on a besoin de repères ?

Son patron avait eu du mal à se laisser convaincre mais elle savait quel décolleté choisir quand elle avait besoin qu’il prenne une décision. Et elle l’avait mis.

Evidemment, ce qu’elle avait découvert ce soir la laissait un peu perplexe. Elle sentait qu’elle « tenait » un sujet mais elle ne voyait pas du tout où celui-ci pouvait la mener.

Elle en était là de ses réflexions lorsque son téléphone sonna.

C’était le sénateur Gonzagues. Il tombait pile, celui-là.

Ivan attendait, assis sur un des fauteils moelleux de la salle de conférence de l’Eglise.

Richard, l’orateur de la soirée, lui avait demandé de rester afin de discuter de « son avenir ».

Une expression un peu étrange mais comme Ivan avait plutôt les pieds sur terre, il en avait déduit que son job allait peut-être évoluer un peu.

Evidemment, l’idéal aurait été de travailler aux ordres des Sylphides – qu’il n’arrivait toujours pas à considérer comme des femmes mariées – mais, finalement, n’importe quel changement de job pourrait faire l’affaire du moment qu’il gagnait un peu plus de sous.

Ivan ? C’était Richard.

Je te remercie d’avoir attendu et je suis desolé de t’avoir pris autant de temps. Je voulais vraiment te parler.

– Pas de problème. Quoi de neuf ?

– Hé bien comme c’est la première fois que tu viens ici, je voulais savoir comment tu avais trouvé la soirée. Comment tu avais trouvé ma prestation aussi.

Je sens que tu es quelqu’un de posé et j’ai besoin d’un avis objectif pour m’améliorer dans mes fonctions.

– Ah bon ?

Ivan aurait volontiers fait une réponse plus utile, ou plus spirituelle, mais l’entrée en matière lui avait coupé la chique.

Oui. Tu sais, j’ai étudié les textes du prophète et j’ai une confiance totale en mon instinct. Tu es un jeune homme intelligent, droit et tu as un formidable potentiel, même si tu as encore beaucoup à apprendre.

– Comme nous tous, je pense répondit Yvan, faussement modeste.

Le « Guide d’Accueil » éclata de rire et lui expliqua que les gens capables de s’éveiller aux mondes spirituels et d’arriver à la lucidité étaient rares et que nul ne devrait gâcher ce pouvoir extraordinaire lorsqu’il le détenait.

Ivan appréciait Richard, mais un détail clochait.

Depuis son adolescence, Ivan savait qu’il n’était pas comme les autres et qu’il était venu sur Terre avec une mission importante à accomplir.

Il avait foi en lui-même et les adultes, parents ou professeurs, qui s’étaient, à un moment ou à un autre, mélés de son éducation avaient tous été incapables de l’aider à développer son potentiel.

Pour la première fois il se sentait compris, envisagé dans son ensemble.

Et il avait un profond respect pour Richard…

…mais les Atlantes. Là, non !

Ivan n’avait aucune envie d’insulter cet homme en lui disant que son histoire ne tenait la route en aucune manière et, qu’à côté, même la résurrection de Jésus semblait plus plausible.

Après un long silence, le Guide se remit à parler.

Tu sais, chacun va à son rythme sur le chemin de la verité. Il y a du bon à prendre ici, même si tu n’a pas la foi. Je peux t’aider à devenir un homme, si tu le souhaite.

Ce fut au tour d’Ivan de réflechir un long moment.

Ecoute Richard, je ne te promet rien. Je t’apprécie beaucoup et je sens qu’il y a un très bon feeling entre nous. Mais pour le moment j’ai surtout besoin de gagner un peu d’argent.

Ah, oui, tu fais bien d’en parler. Tu es étudiant en lettres, n’est-ce pas ? Je vais avoir besoin de tes talents. Ce sera mieux payé que de vendre des livres, tu verras.

 

La veille de ses 20 ans, Jacques Neuville traînait dans la rue avec ses camarades.

Lorsqu’il avait lu le livre de L. Ron Hubbard, il avait aussitôt tenté de convaincre sa mère de quitter l’Eglise Raëlienne.

Elle n’avait pas voulu entendre un mot de ce qu’il disait et le ton avait monté très vite.

Deux journées traumatisantes avaient eu lieu ensuite.

Sûr de son fait et sûr que sa mère le remercierai plus tard, il l’avait sequestrée dans l’appartement pour l’empêcher de se perdre dans ce qu’il lui décrivît comme une secte.

La discussion devenant violente, il avait usé de sa force physique pour l’attacher sur une chaise afin de l’obliger à l’écouter.

Il lui montra des documentaires sur les sectes, lui fit écouter les témoignages d’anciens adeptes et lui chanta sur tous les tons qu’elle s’était fait flouer.

Rien n’y fit.

Elle l’insulta, lui cracha au visage et le compara à son « tocard » de père.

A la fin du deuxième jour, les insultes et les verités cruelles que sa mère lui avaient jetées à la figure eurent raison de sa patience.

Jacques avait quitté définitivement l’appartement.

Il s’était installé dans un vieil immeuble desaffecté ou quelques uns de ses potes avaient élu domicile.

Pour survivre, il était passé des petits coups minables coutumiers de son équipe, à quelques vrais gros coups qui rapportaient suffisamment pour faire la fête pendant des mois.

Son esprit logique, son charisme et son éloquence lui avait permis de prendre le pas sur ses camarades et tous lui montraient un respect et une crainte qui lui donnait l’impression d’exister.

Au fur et à mesure, son équipe s’était agrandie et sa réputation s’était étendue à d’autres quartiers. Ses complices l’admiraient de plus en plus.

Il les méprisait.

 

Dans le taxi qui l’amenait à l’Eglise, Yvonne se tortillait sur son siège, s’impatientant du moindre feu rouge, du moindre ralentissement…

Dépêchez-vous, enfin, je vous ai dit que je doublais votre tarif si j’étais à l’heure lança-t-elle au chauffeur.

Et ça me servira à quoi ? A m’acheter un hélicoptère ? Ca passe pas, ça passe pas.

Bon ça suffit, je vais finir à pied, s’exclama-t-elle d’un ton rageur.

Il était hors de question d’arriver en retard, trop de gens comptaient sur elle.

Elle avait le trac.

Jamais, lorsqu’elle avait passé ses entretiens individuels, elle n’avait imaginé que les « Guides Auditeurs » pouvaient se sentir écrasés par l’immense responsabilité qu’ils avaient acceptée.

Richard l’avait rassurée, en lui remettant sa clé de niveau 3, il lui avait dit qu’elle était prête, qu’elle en savait assez, qu’elle était excellente.

Mais qui allait elle trouver en face d’elle ? Comment gérerait-elle une crise de larmes, de fou rire ? Une crise de violence ?

En traversant le Grand Parc, Yvonne recommença à mieux maîtriser sa respiration, à faire des enjambées plus courtes, à reprendre le contrôle d’elle-même. Ses cours de méditation atlante lui étaient d’un grand secours.

Pour la première fois, elle allait mener un entretien individuel.

Vue de l’extérieur, l’Eglise Atlante ne semblait rien d’autre qu’un immense bâtiment rectangulaire, dont aucun aspect n’attirait réellement le regard.

Beaucoup de passants croyaient qu’il s’agissait d’anciens locaux administratifs et rien, à part la croix gravée sur sa porte, ne contredisait cette impression.

Mais, de l’intérieur, le bâtiment était un carré parfait, composé de quatres ailes, d’une architecture sobre, mais d’une réelle beauté.

Un couloir intérieur dominait le jardin et permettait l’accès aux quatre ailes du bâtiment.

Il était donc très aisé de passer d’une salle ou d’un bureau à l’autre et la baie vitrée qui servait de plafond et de garde-fou sur le jardin, offrait une vue magnifique sur la cour intérieure.

Le jardin se composait de gazon coupé court dont le contraste avec les gravillons gris clair décrivait un labyrinthe.

C’était au milieu de ce labyrinthe qu’un groupe d’une vingtaine de personnes, habillées en blanc et les pieds nus restaient assis en silence depuis une quinzaine de minutes.

Personne d’autre n’allait dans le jardin un jour comme celui-ci.

Des dizaines d’yeux curieux scrutaient cette scène depuis le couloir vitré, attendant la venue du Prophète.

Les Grands Anciens, tes pères, et les Septantes, tes mères, t’acceptent comme leur fils et veillent sur toi…

A chaque arrêt devant un fidèle, Miro marquait une pause, levait la tête vers le ciel et plongeait sa main droite dans un calice en argent rempli d’eau.

Miro posait alors sa main mouillée sur le front et l’autre derrière la nuque de chacun de ses fidèles, en répetant cette phrase.

Les Grands Anciens, tes pères, et les Septantes, tes mères, t’acceptent comme leur fils et veillent sur toi…

Lorsque ce fut son tour, Ivan se leva, attendant le début de la phrase pour relever la tête.

Il avait bien réflechi au cours de ses trois jours de réflexion spirituelle, il se sentait prêt.

Sa curiosité était piquée. Il voulait suivre les cours, les entretiens et apprendre ce qu’il pourrait.

Quel risque prenait-il ? Il pourrait toujours partir si ça devenait trop dingue.

 

Hélène ne sut pas si c’était un reflet de la lumière du matin ou parce qu’elle s’était relevée trop brusquement après avoir été si longtemps assise, mais lorsque Miro s’approcha d’elle, elle vit une bande lumineuse dorée tout autour de lui.

Les Grands Anciens, tes pères, et les Septantes, tes mères, t’acceptent comme leur fille et veillent sur toi…

Mon Dieu, pensa-t-elle, je vois son aura.

– *** –

4. L’Entretien

Asseyez-vous, Hélène, nous commencerons dès que vous vous sentirez prête.

Yvonne parlait d’une voix calme et assurée.

Depuis son premier entretien en tant que Guide, elle avait pris ses marques, maîtrisait le fonctionnement du matériel et savait mettre à l’aise les nouvelles recrues.

Hélène regarda le siège avec une certaine appréhension.

Une multitude de cables reliés à un gros ordinateur flambant neuf, étaient fixés dans le dos et sur les accoudoirs du fauteuil. Chaque cable se terminait par des électrodes.

Yvonne lui expliqua alors le sens de cette installation.

Le but de ce premier entretien était de connaître son niveau de lucidité actuel et les électrodes permettraient de voir la circulation de ses idées dans les deux sphères de son cerveau.

Les tracés permettant ensuite d’ajuster les tests et de mesurer son évolution.

En moyenne les fidèles avaient besoin de 5 ou 6 entretiens pour passer les quatre stades décrits par les Grands Anciens.

Et quels sont ces stades ? Avait demandé Hélène, un peu inquiète.

Vous le saurez à chaque nouvelle étape. L’objectif est juste de vérifier l’image que vous avez de vous-même et quelles sont les failles émotionnelles sur lesquelles vous devrez travailler par la suite.

Elle avait marqué une pause et reprit d’un ton plus doux.

– Je serai votre Guide pour toutes les étapes, Hélène, ne vous inquiétez pas, je suis passée par là, moi aussi.

 

Deux hommes en blouses blanches entrèrent alors dans la petite salle sombre et s’avancèrent vers Hélène pour lui installer les électrodes.

 

Ivan n’était pas exactement un étudiant assidu ou travailleur, mais depuis sa discussion avec Richard, il n’allait plus du tout à l’université.

Ses camarades lui semblaient superficiels, incapables de réfléchir par eux-mêmes et parler avec eux ne lui apportait plus rien.

Même ses camarades féminines préférées lui semblaient de plus en plus insipides.

Il les voyait désormais comme des dindes gloussant à longueur de journée pour masquer leur bêtise.

Les femmes de l’Eglise Atlante lui paraissant plus mûres, plus mystérieuses et finalement plus attirantes…

Et puis pourquoi perdre son temps avec des gens qui ne travaillaient même pas leur lucidité ?

Qu’avait-il encore de commun avec eux ?

Son quotidien était désormais principalement axé sur les cours de Richard, qui traitaient de marketing, de développement personnel, de méditation atlante et d’hypnose régressive.

Le peu de temps qui lui restait encore était consacré à des travaux d’écritures pour un nouveau livre du Prophète, La Voix de la Sagesse.

 

Son thême central était le besoin de preuves, ce malheur quotidien qui paralysait la vie des primaires.

Comprendre le fonctionnement des sphères matérielles était facile, il suffisait d’apprendre certaines lois scientifiques, d’observer le comportement de la matière et on pouvait toucher, construire ou même briser des matériaux, ce qui permettait de se les approprier.

Pour ce qui était des sphères supérieures, la compréhension n’était possible qu’en se libérant du doute et de l’intellectualisation à outrance.

Il fallait d’abord devenir lucide, ce qui impliquait de passer en revue tous ses traumatismes, ses névroses, ses faiblesses, en suivant un parcours décrit pas les Grands Anciens.

Puis il fallait faire le vide dans son esprit le plus souvent possible, afin de ne pas intellectualiser toutes les situations de la vie quotidienne et donc de ne plus les subir.

Miro le disait souvent « Lorsqu’on ne porte aucun jugement sur les choses ou sur les gens, on commence à les ressentir, à les comprendre et à les aimer.

Celui qui n’intellectualise rien dans sa vie devient amour et se rapproche de son identité réelle. »

La partie de l’ouvrage qu’Ivan était chargé de rédiger traitait de la méfiance des primaires face à la vérité.

Miro prédisait une terrible période pour les nouveaux atlantes, car la méfiance pouvait devenir violente et ses adeptes vivraient sans doute incompris, peut-être même pourchassés.

Il était important de ne pas trop s’inquiéter de sa condition individuelle, car le « Grand Projet » nécessitait une implication totale, sans retenue ni réserves.

« On ne peut travailler sereinement qu’avec des gens qui comprennent ce que nous faisons, ceux qui ne comprennent pas ou ont besoin de preuves doivent se taire, ou partir »

Ainsi toute contestation des règles devenait un sacrilège, violant une règle immuable à laquelle la moitié de l’ouvrage était consacrée et qui était mise en exergue :

« Respectez notre prophète et ne portez pas de jugements sur ses actions et ses paroles.

Ceux qui doutent sont restés à l’état primaire, les gens lucides n’ont pas besoin de preuves ».

 

En plaçant la barre de plus en plus haut, Jacques Neuville savait qu’il prenait des risques. Ses hommes faisaient trop d’erreurs, notamment en vantant leurs exploits.

Il savait qu’il était temps de passer une étape et de monter une entreprise légale afin de ne pas être exposé en permanence.

Jacques se mit alors à lire des livres de droit, des livres de comptabilité et, se faisant passer pour un journaliste économique, alla rendre visite aux plus meilleurs entrepreneurs de la région. Aucun aspect ne devait être négligé, ni lui ni aucun de ses « proches » n’avait l’expérience requise pour faire tourner une affaire.

Cette expérience fut très constructive.

Il comprit à quel point l’humilité feinte et la flatterie pouvaient délier les langues et il eût assez facilement toutes les informations dont il avait besoin, et même un peu plus.

Le but étant de gagner vite beaucoup d’argent, il choisît la vente à domicile. Les besoins des personnes âgées, notamment, l’avaient mis sur la piste des produits de consommation courante. Le créneau était porteur.

Mais il s’agissait de recruter des vendeurs. Et là aussi, Jacques avait une idée infaillible.

Il envoya une petite annonce sobre, annonçant de gros gains, aux quotidiens du coin et prépara des réunions de recrutement d’un genre un peu particulier.

Chaque candidat devait être capable, au terme de cette réunion, d’en organiser lui même afin de gérer rapidement une équipe. Tous étaient très enthousiastes.

Du coup, son rôle à lui se résuma vite à diriger l’affaire de loin en encaissant des bénéfices, et en donnant, si nécessaire de la carotte ou du bâton à ses employés.

Satan et Lucifer sont ils le même ange ?

– Non.

– Est-ce que l’âme existe ?

– Non.

– Les Grands Anciens sont-ils vivants ?

– Oui.

– L’Arche de Noé a-t-elle existé ?

– Oui.

– Sous quelle forme ?

– Une base satellitaire.

A chaque réponse, Yvonne regardait l’écran et notait un chiffre.

Au début de l’entretien, elle avait ouvert un coffret de plastique bleu qui contenait tout le matériel nécessaire. Formulaires, questionnaires, stylos et un dossier dans lequel elle rangeait conscienscieusement les dizaines de feuillets de tracés au fur et à mesure de leur impression.

Ca faisait deux heures que durait la série de questions.

Au début Hélène se trompait parfois de réponse , et à chaque erreur, le système émettait un bip sonore puissant. La question revenait alors plusieurs fois jusqu’à ce que la réponse exacte devienne automatique.

Le bip émis par la « Machine Atlante » lui était devenu tellement insupportable qu’elle s’était mise à répondre sans réflechir, obtenant ainsi de bien meilleurs résultats.

– Bien, nous allons passer aux exercices verbaux. Je vais laisser la machine tourner mais je vais vous laisser seule dans la pièce, pour ne pas interférer.

Hélène eût l’impression de se réveiller d’un demi sommeil.

La voix d’Yvonne venait de plus haut. Elle s’était levée.

Ce brusque changement dans son environnement perturba un peu Hélène, mais rien de ce qui suivit ne lui échappa.

Dieu merci.

Vous trouverez vos exercices dans le dossier devant vous. Faites les bien dans l’ordre, ces exercices ont des conséquences importantes sur votre esprit, faites les choses exactement comme indiqué, sinon vous courrez de graves dangers.

Je reviendrai vous voir à chaque fois que les tracés seront clairs, et nous changerons d’exercice. Ca va ?

Yvonne était contente de cet entretien. Son élève faisait des progrès rapides et elle passerait rapidement son niveau 1.

Le but du premier exercice était de lâcher prise.

Miro l’avait appelé « Test de la Table ».

Les candidats atlantes devaient prononcer en permanence la même phrase jusqu’à ce qu’aucune intention ou émotion ne soit perceptible dans leur voix.

« Je suis une table, je ne suis pas une table »

Le suivant était orienté sur le monde extérieur, il s’appelait « Test du Passant ».

Il s’agissait de s’imaginer dans la rue en train d’aborder des inconnus, de les décrire très précisément dans son esprit avant de leur poser une question, et une seule.

« Qui croyez-vous être ? ».

Lorsque Hélène serait capable de prononcer cette phrase sans y mettre la moindre émotion, le moindre sous-entendu ou à priori, Yvonne la rejoindrait dans la pièce minuscule pour vérifier les tracés.

Rares étaient ceux qui pouvaient enchaîner directement ces exercices de base avec les exercices avancés. Mais Yvonne sentait que Hélène en était capable, et elle en tirait une certaine fierté, presque maternelle.

C’était sa meilleure élève.

Yvonne avait gravi rapidement les échelons de l’Eglise en utilisant une voie alternative, car elle ne souhaitait pas perdre de temps.

Celle des dons financiers.

Lorsqu’un « néo » (pour néo-atlante) avait des difficultés avec un exercice, il pouvait payer le triple du prix des entretiens qu’il aurait dû suivre et passait directement son oral de fin de niveau.

Et non seulement son défunt mari lui avait laissé une fortune considérable, encore augmentée d’une confortable assurance vie, mais elle avait visiblement des facilités.

Ses guides semblaient toujours éberlués par ses progrès rapides et l’encourageaient à continuer.

Son bip se mit à sonner. Hélène était prête pour la suite.

Deux formes humaines pénétrèrent dans la petite salle où Hélène essayait de retrouver ses esprits.

Son corps était tendu, elle avait une migraine atroce et son cœur battait à tout rompre comme si une nouvelle crise d’angoisse était sur le point de la submerger.

– Hélène, il est temps d’arrêter cette mascarade … commença une des formes.

Hélène eût un instant de panique incontrôlable et se tourna vers l’autre qui la regardait froidement.

La première forme reprit.

– Avant d’aller plus loin, nous devons savoir de quel côté vous êtes.

Hélène avait beau essayer de reprendre le contrôle de son corps et de son esprit, elle n’arrivait plus à avoir la moindre pensée construite. Impossible de formuler quoi que ce soit.

Une seule phrase tournait dans sa tête.

« Ils ont découvert qui je suis, ils n’ont pas découvert qui je suis »

Elle finit par ouvrir la bouche et répondit sans réflechir.

– Qui croyez-vous être ?

La seconde forme humaine s’approcha d’elle et lui caressa tendrement la joue.

C’était Yvonne qui lui murmura :

– Nous sommes de faux adeptes, Hélène, nous savons que Miro est un imposteur. Nous tentons de le démasquer et d’anéantir son église.

 

Vous êtes avec lui ou vous êtes avec nous ?

– *** –

(à suivre)