Aujourd’hui j’ai obtenu une extraordinaire victoire sur moi-même : je suis allé faire mes courses.
J’ai mis ma veste, j’ai pris mes clés et évitant de trop me pencher sur le tremblement qui commençait dans mes jambes, j’ai descendu l’escalier et je me suis hâté lentement dans la rue, au milieu de trop de regard, de trop de bruit et de trop de stress.
J’ai marché près d’un quart d’heure pour aller vers le supermarché le plus proche, bravé stoïquement ses néons blancs aveuglants, ses musiques et pubs débiles, ses “hôtesses de caisse” fatiguées et stressées et j’ai fait des courses extraordinairement rapides car je savais très précisément ce que je devais prendre d’urgence dans la mesure où ça fait trois bonnes semaines que j’y réflechis.
Le temps de dire à la caissière d’un ton amical et humble : “prenez votre temps mademoiselle, je suis très lent aujourd’hui” et je suis reparti pour un quart d’heure de marche, harassé de sacs bourrés de victuailles, blanc comme un linge, faisant des pauses tous les 20 mètres sous l’air ahuri, voire un peu méprisant, de certains passants.
Vous me direz, et ce serait votre droit le plus strict, que c’était bien la peine de délaisser ce blog pendant des mois si c’est pour y raconter ensuite des choses ayant aussi peu d’intérêt, mais ce serait méconnaître le sentiment de fierté immense que je ressens ce soir, après m’être felicité de tant de travail par une bonne sieste, qui n’était que la première aujourd’hui.
Ce serait méconnaître également une histoire que je n’ai pas raconté ici, ni tellement ailleurs, et qui m’arrive depuis, environ, l’accident de mon petit frère et qui a pris une ampleur surprenante, en tout cas pour moi, au point que je n’arrive plus à croire que l’homme a marché sur la lune alors que j’ai, moi, besoin de rassembler des efforts extraordinaires pour aller dans ma propre cuisine.
Tout a commencé par des tremblements dans les jambes, un de ces nombreux jours où j’étais en train de pourrir la vie de mon précédent chef (je suis devenu un sale petit con têtu au boulot ces temps-ci) et le sentiment que j’allais fondre en larme ou éclater de rire, voire les deux à la fois.
Un peu impressionné par cet épisode, je me suis rendu chez mon médecin préféré, qui m’a vaguement parlé de dépression, mais surtout d’arrêt de travail (enfin bon, j’entends ce que je veux, hein, on n’est pas des saints) et qui m’a gentiment accordé deux semaines au lit, au terme desquelles je suis retourné à mon-travail-qui-fait-ma-joie.
Grossière erreur.
Dès le premier soir je m’en prenais de façon virulente à un autre de mes chefs pour lequel je n’ai jamais eu de respect et, dès le lendemain, je ne comprenais plus ce que j’avais sur l’écran de mon ordinateur, je ne comprenais plus ce qu’on me disais et je suis gentiment parti, au beau milieu d’une formation, pour aller me coucher… environ une semaine.
Bien sûr, j’ai accepté avec gratitude la prescription d’anti-dépresseurs légers de la main de mon médecin, j’ai vaguement parlé d’aller voir un psy à l’occasion et je suis allé de mieux en mieux.
Disons même carrément que je me suis mis à avoir une patate d’enfer !
Tout le temps en train de me marrer, je prenais du plaisir à discuter avec n’importe qui dans la rue, à cultiver des rapports superficiels et, avec le sentiment merveilleux d’être le maître du monde et d’avoir tout compris à tout, à séduire ma boulangère, le chauffeur de bus, ma banquière, des collègues, des copains, bref. Un été de rêve.
Un été qui s’est terminé comme ça le devait, par de nouvelles tensions au boulot, par un nouveau chef que j’ai commencé à pousser à bout au point qu’il se mette à m’insulter – ou à fondre en larme – jusqu’à ce que je comprenne qu’une nouvelle crise dépressive arrivait, que je mette en ordre mes affaires et que je rentre dans ma caverne et dans mon lit délicieux que j’allais fréquenter jusqu’à 17h par jour.
Il était temps d’aller un voir un psy et, si je vous passe les discussions, les traitements, et les questions que j’ai pu me poser pour en arriver là, je vous le résume : j’ai appris que j’étais bipolaire.
Avant, on disait maniaco-dépressif, ce qui a défaut d’être plus précis, me semble beaucoup plus compréhensible.
J’enchaîne ces derniers temps des phases maniaques (“maître du monde”) et des “états majeurs dépressifs” (“ma cuisine est aussi loin que la lune”) sans prendre le temps de marquer la troisième phase de la maladie : la phase normale.
Je ne suis pas encore très bien renseigné sur cette maladie et je vous ferai part de mes découvertes si vous le souhaitez (et si j’en ai envie également, car je ne souhaite pas débattre du bien-fondé de ce genre de diagnostic, des traitements, de la légitimité de mes médecins à s’occuper de moi, ce qui ne manque pas de m’arriver en ce moment et que je préfère éviter tant que je suis incapable de me concentrer sur un film de 1h30 sans avoir envie de dormir…).
Ce que je sais déjà c’est que la bipolarité touche environ 6% de la population, et que dans certains cas, relativement rares apparemment, les anti-dépresseurs rendent les phases encore plus violentes…
Je sais aussi que cette maladie du cerveau se déclenche en général brutalement, notamment après un traumatisme et que les phases deviennent de plus en plus extrèmes, poussant certains patients au suicide ou à se balader à poil en chantant en pleine rue, deux situations dont je suis assez d’accord de me passser, même si ça veut dire que je dois me passer des forts agréables – n’en doutez pas – moments de la phase maniaque.
Car ce que je sais, de plus, c’est que cette maladie n’est pas soignée pour le moment. Elle est, en revanche, particulièrement vivable avec un léger traitement – à vie, bien sûr – qui n’induit pas d’effets secondaires perturbants.
Il semble que la principale difficulté des bipolaires soit de croire à leur maladie, et donc de prendre leurs cachetons le matin et le soir, notamment pendant les phases maniaques où il se sentent tellement tellement tellement bien.
Ce que j’atteste.
Alors pourquoi me prend-il – six mois après le début de cette aventure – l’envie de partager ça, via mon blog, avec des proches, de moins proches ainsi que qu’avec de parfaits inconnus ?
Sans doute parce que je recommence, depuis peu, à me regarder de l’extérieur, ce qui me semble bon signe, et que le fait de l’écrire me permettra de mesurer mon évolution.
Et puis parce que j’ai fait mes courses, aujourd’hui !

4 comments
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8 novembre 2007 à 8:16
savoie2512
Hello,
Cela faisait des semaines que, malheureusement, je ne m’étais rendu sur ton blog. Je m’y rends par hasard ce matin pour constater que tu n’as pas toujours la “tranche papaye”. Ce message sera relativement naïf, mais sache que, dans le Sud, Juliette, Chloé et moi te disons “tienbo larg pa”.
Si tu souhaites faire un brin de causette, n’hésite pas à nous skyper. Comme ça, tu t’apercevras que tu n’es pas le seul à avoir toujours l’impression d’avoir sommeil.
La bise,
Mat
9 novembre 2007 à 6:43
Valérie
Bipouetpouet ça veut dire deux fois plus toi?
J’adore !!
Encore….please !
Valquirit
12 novembre 2007 à 8:41
Bab
C’est joli comme nom ça moi aussi j’en veux un peu !
Tu m’as ramené mes céréales j’espère en faisant les courses!
pleins de bises
je te tél cet aprem
12 novembre 2007 à 10:56
lu7
Toi qui aimais faire les courses avec moi, qu’est ce que c’est que ce rejet ? Est ce la raison de ton silence.
bises